Advertisements

De la pure palilalie : Sony Labou Tansi, dans son livre “L’Etat honteux” avait tout prévu dans les années 80 sauf le cas togolais

Togo, un État dont la singularité tient moins à sa géographie qu’à la prodigieuse alchimie par laquelle le sang se transmute en légitimité, et le trône paternel en héritage constitutionnel. La mauvaise goutte dérange, sérieusement ! Sony Labou Tansi, le prophète du roman africain, avait pressenti cette abomination dans son roman, L’État Honteux : il y décrivait un pouvoir si profondément enraciné dans la honte qu’il finissait par se confondre avec elle, jusqu’à l’exhiber comme un blason.

Le Togo de Faure Gnassingbé est précisément cet État-là — celui dont le romancier congolais avait dessiné les contours avec la précision cruelle d’un chirurgien opérant sans anesthésie.
Car enfin, quelle plus belle illustration du régime Tansiesque que ce transfert du pouvoir opéré en février 2005, quand l’armée togolaise, à peine le corps du vieux Gnassingbé Eyadéma encore tiède, s’empressa d’introniser le fils cadet avec la célérité d’un personnel funéraire qui confondrait l’enterrement et le couronnement ? La Constitution fut triturée, tordue, malaxée comme une pâte molle jusqu’à ce qu’elle consentît à bénir l’inacceptable. Le Chef-Narrateur de Tansi, ce personnage monstrueux qui gouvernait par la seule force de sa présence physique et de son verbe omnipotent, trouvait ici sa réincarnation : un fils héritant non d’un commerce familial, mais d’une République entière, avec ses institutions, ses armées, ses geôles et ses peuples captifs.

Tansi écrivait que l’État honteux est celui qui rougit de lui-même mais ne peut cesser d’être. Qu’est-ce donc qu’un régime qui, confronté aux aspirations démocratiques de 2005, de 2010, de 2015, puis de 2020, répond invariablement par la même partition — la matraque, le couvre-feu, le décompte des voix tronqué —, sinon un État tellement accoutumé à sa propre turpitude qu’il en a perdu jusqu’à la capacité de rougir ?
Il faut, pour comprendre la gouvernance de Faure Gnassingbé, saisir d’abord l’architecture de son pouvoir : un édifice construit sur les fondations éyadémistes, renforcé par une armée dont les grades supérieurs sont monopolisés par les fils du même terroir, du même groupe ethnique, de la même fidélité lignagère. Les institutions républicaines — la Commission électorale nationale indépendante, le Parlement, la Cour constitutionnelle — y jouent le rôle des personnages secondaires dans le roman de Tansi : ils s’agitent, pérorent, promulguent et valident, mais leur destin n’appartient qu’au Chef — Ubu Roi —, ce grand ordonnateur invisible qui tire les ficelles depuis le Palais de la Présidence de Lomé.
La langue du pouvoir, ici comme dans L’État honteux, est une langue de l’inversion : on nomme « dialogue national » ce qui est monologue consenti, on appelle « processus électoral » ce qui ressemble à une liturgie dont l’issue est écrite avant que le premier électeur n’ait franchi le seuil du bureau de vote. Tansi décrivait un chef d’État qui « faisait semblant de gouverner pour mieux régner » ; Faure Gnassingbé, lui, fait semblant de réformer pour mieux conserver. Les réformes constitutionnelles de 2019, qui réinitialisèrent le compteur des mandats présidentiels à zéro, après trente années de pouvoir familial ininterrompu, constituent l’un des tours de passe-passe politiques les plus audacieux de l’Afrique contemporaine : l’art de se donner une seconde virginité démocratique par décret ; ah oui, je le disais hier, que c’est la mauvaise goutte du géniteur qui tourmente les Togolais depuis 2005.

Mais la leçon la plus cruelle que l’on puisse faire de ce régime, c’est peut-être celle-ci : Faure Gnassingbé n’est pas un tyran de la vieille école, brutal et tonitruant, déclamant ses discours le poing levé sur des places publiques pavoisées. Il est, lui, d’une modernité déconcertante. Il porte des costumes bien taillés dans les sommets internationaux, s’exprime dans un français châtié, signe des accords de coopération, inaugure des infrastructures, reçoit des délégations d’investisseurs avec le sourire mesuré de celui qui a appris, dans les amphithéâtres des universités françaises et britanniques, les codes de la respectabilité internationale. C’est précisément là que réside le génie maléfique que Tansi n’avait pas entièrement anticipé : la honte, dans le Togo de Faure, ne crie plus ; elle se tait, se drape dans le protocole, se dissimule derrière la fibre optique et les PowerPoint de stratégie nationale.

La population togolaise, elle, n’a pas eu le luxe d’oublier. Elle se souvient des manifestations écrasées, des opposants exilés ou emprisonnés, du sang versé dans les rues de Lomé lors des crises post-électorales. Elle connaît, elle, le vrai visage de cet État qui, comme celui que décrivait Tansi, « a honte de sa honte, et c’est pourquoi il ne peut s’arrêter de nuire. »
Sony Labou Tansi concluait son roman par cette vérité glaçante : que les États honteux ne meurent pas, ils se transforment, ils se transmettent, ils se lèguent comme une malédiction de génération en génération. Le Togo en est la démonstration la plus éloquente. Depuis 1967, une seule et même famille tient ce pays dans le creux de sa main, avec une constance qui forcerait presque l’admiration si elle ne forçait, avant tout, la consternation.
Que reste-t-il à dire, sinon que Tansi avait raison, et que le malheur de certains peuples est d’être gouvernés par des hommes qui ont lu tous les livres sur la démocratie, sauf ceux qui leur auraient appris à la pratiquer ?

Par: Ben Djagba Salt Lake City 10 mai 2026

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *