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Togo : Le Sacerdoce du salut : Plaidoyer pour une armée républicaine

Le Togo se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Ce n’est pas une métaphore commode ni une formule creuse réservée aux discours de circonstance, mais bien le constat froid d’une nation dont les fondations vacillent sous le poids d’une gouvernance qui s’est peu à peu affranchie de toute limite. Depuis des décennies, le socle institutionnel du pays se délite en silence, tandis que les libertés s’amenuisent et que les voix dissidentes se heurtent à l’indifférence, voire à la répression.

Face à cette réalité, le silence n’est plus une posture de neutralité. Il devient une forme de complicité. Et c’est précisément parce que l’heure n’est plus aux demi-mots qu’il faut poser clairement la question qui dérange : quel est aujourd’hui le rôle des Forces Armées Togolaises ? À qui va leur loyauté ? Quelle est la nature de leur serment ?

Ni brûlot ni un appel à la confusion, n’est point l’objet ici. C’est une réflexion lucide, parfois douloureuse, mais nécessaire sur ce que signifie porter l’uniforme dans un pays qui aspire à respirer librement. La « Grande Muette » doit aujourd’hui prouver, par ses actes, qu’elle n’a pas trahi la nation qui l’a vue naître. « Être soldat, ce n’est pas servir un homme ou un clan ; c’est servir une terre, une histoire et un peuple. »

L’armée togolaise porte une histoire complexe, faite d’engagements sincères et de compromissions douloureuses. Depuis les premières heures de l’indépendance, elle a été associée, parfois malgré elle, parfois en pleine conscience, aux soubresauts du pouvoir exécutif. Des coups d’État aux transitions, en passant par les crises électorales répétées, les Forces Armées n’ont jamais pu se tenir entièrement à l’écart du jeu politique. Ce constat n’est pas un blâme, mais un point de départ. Car l’essence originelle de toute armée républicaine n’est pas de garder un homme au pouvoir, mais de garantir l’intégrité du territoire et la sécurité des citoyens, sans distinction d’appartenance politique, ethnique ou sociale.

Lorsque les institutions civiles sont bafouées, lorsque la voix des urnes est étouffée et que le droit devient un instrument d’oppression plutôt qu’un rempart contre elle, l’armée ne peut plus se contenter d’une obéissance passive. Elle doit interroger la nature de son propre serment. Le patriotisme, dans sa définition la plus haute, transcende les allégeances partisanes. Un officier, un simple soldat, avant d’être un instrument de force, est un fils ou une fille de ce pays. Il voit la détresse de ses parents dans les marchés désertés, la résignation de ses proches devant des hôpitaux sans médicaments, la colère muette de la jeunesse face à un avenir confisqué. Il n’est pas extérieur à ce peuple, il en fait partie. Et c’est précisément pour cela qu’il ne peut demeurer indifférent à son sort. Rompre le joug de l’oppression ne signifie pas trahir son serment, mais l’honorer dans sa forme la plus noble : protéger le peuple contre toutes les menaces, y compris celles venues de l’intérieur des palais.

Il existe un mensonge commode que l’on répète dans les casernes depuis trop longtemps : celui qui voudrait que la liberté du peuple constitue une menace pour les forces de l’ordre. Cette peur, entretenue et instrumentalisée, est l’arme la plus efficace dont disposent les régimes autoritaires pour maintenir leurs propres gardiens sous contrôle. On fait croire aux soldats que défendre le peuple, c’est mettre en péril l’institution militaire elle-même. C’est un mensonge d’État. La vérité est toute autre. Une armée respectée est une armée que son peuple soutient, non une armée que son peuple redoute.

Les exemples abondent, en Afrique comme ailleurs, de forces militaires qui ont su se placer du côté de l’histoire et qui, ce faisant, ont gagné une légitimité durable que nulle décoration ne peut offrir. Elles ne sont pas devenues moins puissantes en protégeant les manifestants ; elles sont devenues légitimes. Et la légitimité, en politique comme en guerre, vaut bien plus que la simple force brute. « Ce passage des baïonnettes de la peur aux colonnes de la résistance n’est pas un appel à la violence, mais un appel à la conscience. »

Cet éveil ne demande pas l’héroïsme éclatant des révolutions de cinéma. Il se construit dans les décisions quotidiennes : refuser d’ordonner à ses hommes de tirer sur une foule désarmée, ne pas signer un ordre manifestement contraire à la Constitution, choisir de ne pas arrêter un journaliste dont le seul crime est d’avoir posé les mauvaises questions. Ces actes discrets, ces résistances silencieuses, sont les premiers signes d’une armée qui retrouve la conscience de sa mission véritable. Ce n’est pas le bras qui frappe le manifestant réclamant ses droits qui sera honoré par l’histoire. Ce n’est pas le verrou qui bloque l’alternance démocratique qui laissera un héritage digne. L’histoire, toujours, finit par donner raison à ceux qui ont choisi la dignité du peuple plutôt que les privilèges d’un régime à bout de souffle.

Le Togo de demain ne pourra se construire sans son armée. Cela, nul esprit de bonne foi ne le conteste. Mais il ne pourra pas davantage se bâtir sous son oppression. Il y a là une équation que les officiers supérieurs des Forces Armées Togolaises doivent examiner avec lucidité : tant que le fusil servira à maintenir un statu quo injuste, le pays restera enfermé dans une zone de turbulences et de rancunes accumulées. La stabilité achetée au prix de la répression n’est pas de la stabilité, c’est la paix du cimetière.

La réintégration de l’armée dans son rôle républicain est la condition sine qua non d’une paix véritable et durable. Ce rôle ne consiste pas à s’effacer du débat national, ce serait une autre forme d’irresponsabilité, mais à y participer de la seule manière digne : en garantissant que le débat puisse avoir lieu, que les élections se tiennent honnêtement, que les citoyens puissent manifester sans craindre pour leur vie.

Plusieurs transitions démocratiques sur le continent africain ont montré que lorsque l’armée choisit de protéger le processus plutôt que le régime, la transformation peut être profonde et rapide. Le Bénin voisin en a tracé la voie, après des années de tâtonnements douloureux. L’Afrique du Sud post-apartheid a démontré qu’une armée peut se réinventer complètement et devenir l’un des piliers d’un État de droit respecté. Ces exemples ne sont pas des modèles à copier à l’identique, chaque nation a son histoire propre, mais ils prouvent que la mutation est possible.

Officiers et soldats du Togo, votre mission de protecteurs est un sacerdoce, au sens premier du terme : une charge sacrée qui engage votre honneur, celui de vos familles et celui des générations à venir. La liberté du pays dépend, en partie décisive, de votre capacité à affirmer que votre loyauté va à la Nation et non à un régime. En choisissant d’accompagner le peuple vers une transition démocratique véritable, vous ne perdez rien de votre pouvoir institutionnel ; vous le fondez sur un socle bien plus solide que la peur ou la contrainte. Vous gagnez surtout quelque chose qu’aucune promotion ni médaille ne peut offrir : la reconnaissance durable d’un peuple et la fierté, intransmissible par décret, de léguer à vos enfants un Togo libre, prospère et respecté parmi les nations.

Que l’éveil des consciences dans les casernes soit le signal d’une ère nouvelle. Le chemin de la démocratie est long, semé d’embûches, parfois décourageant. Mais c’est le seul qui mène à une paix qui n’a pas besoin d’être imposée par la force. Pour que le Togo vive pleinement, pour que la nation respire enfin, il est impératif que son armée redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : le bouclier de la liberté, et non la chaîne de sa captivité.

Par: Ben Djagba Salt Lake City 09 mai 2026

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