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Tribune- Confiscation de l’espace public : D’où Faure Gnassingbé tire-t-il sa « superpuissance » ?

La question mérite d’être posée. Le terme peut paraître excessif, voire provocateur. Pourtant, au regard de l’évolution de la situation politique togolaise, il traduit une interrogation largement partagée dans l’opinion. Comment expliquer qu’un régime se renforce chaque fois qu’il semble vaciller ? Comment comprendre qu’un pouvoir annoncé à plusieurs reprises comme fragilisé ressorte souvent plus solide des crises qu’il traverse ?

Depuis les événements du 19 août 2017, qui ont constitué la plus importante vague de contestation depuis le 5 octobre 1990, le régime de Faure Gnassingbé a été fortement secoué. Beaucoup y voyaient alors le début de la fin. Dans les rues, sur les réseaux sociaux, au sein de la diaspora et même dans certains milieux diplomatiques, nombreux étaient ceux qui estimaient que le pouvoir vivait ses derniers instants.

Pourtant, les années ont passé et le constat est tout autre. Là où certains voyaient un président affaibli, d’autres ont commencé à lui attribuer une capacité de résistance hors du commun. Dans les discussions populaires, certains n’hésitent plus à le présenter comme un véritable « Tarzan » politique, capable de traverser toutes les tempêtes sans jamais tomber.

L’histoire de son accession au pouvoir aurait pourtant pu conduire à une autre trajectoire. Arrivé à la tête de l’État en 2005 dans des circonstances fortement contestées, sous la pression de l’armée et dans un contexte de vives critiques internationales, Faure Gnassingbé avait dû renoncer avant de revenir par la voie électorale. Son élection s’était déroulée dans un climat de violences dont le bilan humain demeure l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire politique récente du Togo.

À l’époque, beaucoup le considéraient comme un jeune dirigeant sans véritable autonomie, dépendant de l’armée ou des puissants barons du RPT. Mais les années ont progressivement démontré qu’il ne serait ni une simple figure de transition ni une marionnette. Peu à peu, il a imposé son autorité au sein même du système hérité de son père. Des personnalités autrefois considérées comme incontournables ont disparu du premier cercle du pouvoir, tandis que le président consolidait davantage son contrôle sur l’appareil d’État.

Pendant ce temps, l’opposition a longtemps cru pouvoir l’ébranler par la rue. Des manifestations massives aux mouvements de contestation les plus spectaculaires, tout semblait parfois indiquer une fragilisation du régime. Pourtant, derrière l’apparence d’un pouvoir régulièrement contesté, le socle du système demeurait intact.

L’épisode de 2018 illustre cette réalité. Alors que l’opposition semblait avoir réussi une mobilisation exceptionnelle, le pouvoir est parvenu à conserver l’initiative politique, à préserver sa domination institutionnelle et à engager des réformes majeures. Beaucoup de ses adversaires ont alors eu le sentiment d’avoir été surpris par la capacité du régime à reprendre le contrôle de la situation.

La même impression s’est reproduite après l’élection présidentielle de 2020. Là encore, certains annonçaient un affaiblissement du pouvoir. Mais les faits ont montré l’inverse : le régime a continué à consolider ses positions jusqu’à obtenir une domination quasi totale des institutions. La récente réforme constitutionnelle a renforcé davantage ce sentiment chez ses opposants, qui estiment que toutes les voies de l’alternance deviennent progressivement plus difficiles à emprunter.

Aujourd’hui, de nombreux acteurs politiques considèrent que l’espace public est largement verrouillé. Entre le cadre électoral, les institutions chargées des scrutins, le rapport de force parlementaire, l’administration territoriale et le rôle des forces de sécurité, l’opposition évolue sur un terrain qu’elle juge profondément déséquilibré et défavorable.

Parallèlement, sur la scène internationale, Faure Gnassingbé a considérablement renforcé sa stature diplomatique. Celui que certains présentaient naguère comme isolé est devenu un médiateur régulièrement sollicité dans plusieurs crises régionales. Cette reconnaissance extérieure contribue également à renforcer son image d’homme fort du système.

Face à cette réalité, les explications abondent. Certains avancent des arguments politiques, d’autres institutionnels. Dans les conversations populaires, les hypothèses les plus diverses circulent, y compris des interprétations relevant du spirituel ou du mystique. Mais au-delà des spéculations, un fait demeure : malgré les crises successives, le régime de Faure Gnassingbé n’a cessé de consolider ses positions.

Cette résilience ne semble d’ailleurs pas s’expliquer uniquement par les mécanismes de contrôle ou de répression souvent mis en avant. Elle repose également sur une capacité remarquable à maintenir la discipline au sein même du système. Au fil des années, plusieurs personnalités considérées comme puissantes ou influentes ont été progressivement écartées lorsqu’elles paraissaient prendre trop d’autonomie. Dans le même temps, rares sont ceux qui osent afficher publiquement une ambition susceptible d’être perçue comme concurrente. Même les spéculations récurrentes sur une éventuelle succession se heurtent souvent à des démentis rapides ou à des marques renouvelées de loyauté envers celui que beaucoup, dans son propre camp, présentent désormais comme leur champion incontestable.

Dès lors, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si ce pouvoir est fort ou faible. Elle consiste plutôt à comprendre les ressorts profonds de cette capacité à durer, à conserver la maîtrise de son camp et à reprendre l’avantage lorsque ses adversaires pensent l’avoir fragilisé. Car en politique, aucun adversaire ne peut être combattu efficacement sans être compris. Tant que l’opposition ne parviendra pas à identifier avec lucidité les fondements réels de cette force, elle risque de continuer à analyser le régime à travers ses propres espoirs plutôt qu’à travers les réalités du rapport de force.

Ricardo Agouzou

2 thoughts on “Tribune- Confiscation de l’espace public : D’où Faure Gnassingbé tire-t-il sa « superpuissance » ?

  1. Le problème du Togo et des opposants togolais c’est le manque de moyen financier pour créer un rapport de force face a ce regime. Sans cela, le changement est loin d’être atteint. les opposants togolais n’ont pas de moyen. C’est pourquoi le regime fait tout pour appauvrir tous les secteurs pour agenouer le pays.

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