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Togo | Opinion: La République en danger!

« Un militaire qui n’est pas formé idéologiquement et politiquement est un criminel en puissance. »

Cette formule, souvent attribuée à Thomas Sankara, résonne avec une singulière actualité à la lumière de la récente déclaration de militaires retraités à l’occasion du 60e anniversaire du président du Conseil, Faure Gnassingbé.

Ce qui aurait pu n’être qu’un hommage rendu à un dirigeant en fonction s’est rapidement transformé en une prise de position aux implications politiques préoccupantes. En assimilant les adversaires du chef de l’exécutif à leurs propres ennemis, certains anciens serviteurs de l’État ont franchi une ligne qui mérite d’interpeller tous les défenseurs de l’esprit républicain.

Les intéressés ont exprimé leur fidélité à Faure Gnassingbé, présenté comme leur « champion » et même comme un « champion de l’Afrique ». Plus troublant encore, ils ont affirmé que « ses ennemis sont nos ennemis » et qu’ils les combattraient « jusqu’à la dernière goutte », avant de conclure que « l’on ne change pas l’équipe qui gagne ».

Au-delà de l’émotion que peuvent susciter de tels propos, une question fondamentale se pose : qui sont exactement les ennemis dont il est question ?

S’agit-il des groupes terroristes qui menacent la sécurité de la sous-région ? Des réseaux criminels qui fragilisent l’État ? Des trafiquants qui portent atteinte à l’ordre public ?

Rien dans cette déclaration ne permet de l’affirmer.

Le contexte politique togolais conduit naturellement à une autre lecture. Depuis plusieurs années, des partis politiques, des organisations de la société civile et de nombreux citoyens réclament des réformes, davantage d’ouverture démocratique ou encore une alternance politique. Ces femmes et ces hommes constituent-ils les ennemis désignés dans ce discours ?

Si tel est le cas, alors la gravité de la situation ne doit pas être sous-estimée.

Dans une République, l’opposition n’est pas l’ennemie de la Nation. Elle en est une composante essentielle. Critiquer le pouvoir n’est pas trahir son pays. Réclamer une alternance n’est pas déclarer la guerre à l’État. Défendre des idées différentes ne fait pas d’un citoyen un adversaire de la République.

C’est précisément là que réside le danger d’une telle déclaration.

En affirmant que les ennemis d’un dirigeant sont également leurs ennemis, ces anciens militaires entretiennent une confusion inquiétante entre la personne qui exerce le pouvoir, le régime politique et les institutions de la République. Pourtant, les institutions sont faites pour survivre aux hommes. Les dirigeants passent ; les nations demeurent.

Dans toutes les démocraties modernes, les forces armées sont soumises à un principe cardinal : la neutralité politique. Leur mission consiste à défendre le territoire national, les institutions républicaines et la sécurité des citoyens. Elles ne sont ni l’aile protectrice d’un parti ni la garde prétorienne d’un pouvoir.

Même à la retraite, les anciens militaires demeurent porteurs d’une symbolique particulière. Ils incarnent une institution dont la vocation première est de protéger tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions politiques. Leurs paroles ont donc une portée qui dépasse celle d’un simple engagement partisan.

Il convient toutefois de préciser que ces propos, tenus par certains militaires retraités, ne sauraient être assimilés à l’ensemble des anciens membres des forces armées, dont beaucoup demeurent attachés aux principes de neutralité et de cohésion nationale.

Plus préoccupante encore est cette affirmation selon laquelle « on ne change pas l’équipe qui gagne ». Derrière son apparente simplicité se cache une conception du pouvoir qui mérite d’être interrogée.

La démocratie ne repose pas sur le principe de l’éternité politique. Elle repose au contraire sur la souveraineté populaire. Le peuple conserve le droit de choisir ses dirigeants, de leur renouveler sa confiance ou de leur préférer une autre offre politique.

L’alternance n’est pas une menace contre la démocratie ; elle est l’une de ses expressions les plus normales.

Considérer le changement comme un danger ou comme une faute politique revient à méconnaître l’essence même du pluralisme démocratique. L’histoire contemporaine montre d’ailleurs que les nations les plus stables ne sont pas celles qui refusent toute alternance, mais celles qui l’organisent dans le respect des institutions et de l’État de droit.

À l’inverse, l’idée selon laquelle un homme ou un groupe d’hommes serait indispensable à la survie d’un pays a souvent conduit les peuples dans l’impasse.

Le Togo n’appartient ni à un parti, ni à un clan, ni à une génération particulière. Il appartient à tous les Togolais.

Le patriotisme ne consiste donc pas à défendre indéfiniment un dirigeant. Il consiste à défendre les principes qui garantissent à chaque citoyen la liberté de penser, de s’exprimer et de participer à la vie publique sans être considéré comme un ennemi.

Ce qui inquiète dans cette déclaration n’est pas seulement ce qui a été dit. C’est aussi ce qu’elle révèle d’une culture politique qui peine encore à distinguer la fidélité à un homme de la fidélité aux institutions.

Une culture où l’attachement aux personnes l’emporte parfois sur l’attachement à l’État.

Une culture où le contradicteur devient un adversaire.

Une culture où l’opposition cesse d’être perçue comme un acteur démocratique pour être regardée comme une menace.

Or les démocraties ne meurent pas uniquement sous les coups des armes. Elles peuvent également s’affaiblir lorsque les citoyens cessent de distinguer la République d’un régime, l’État d’un dirigeant ou la Nation d’un camp politique.

Les regards sont désormais tournés vers le président du Conseil, Faure Gnassingbé lui-même.

Dans son message de fin d’année 2025, il affirmait que « l’opposition est une composante essentielle de la République » et qu’elle a « la responsabilité de questionner, d’alerter et de proposer ».

Ces paroles méritent aujourd’hui d’être confirmées par les actes.

Car le silence face à des déclarations qui assimilent les adversaires d’un dirigeant à des ennemis à combattre pourrait être interprété comme une approbation tacite.

Le Togo fait face à des défis autrement plus importants : la pauvreté, le chômage des jeunes, la qualité de l’éducation, l’accès aux soins, la cohésion nationale et les menaces sécuritaires qui pèsent sur notre environnement régional.

Face à ces enjeux, notre pays a besoin d’apaisement, de dialogue et de maturité républicaine.

Les anciens militaires ont servi la Nation durant leur carrière. Leur expérience devrait aujourd’hui contribuer à renforcer l’esprit républicain plutôt qu’à nourrir les divisions.

Car le véritable danger pour un pays ne réside pas dans l’existence d’opinions différentes.

Le véritable danger apparaît lorsque certains finissent par croire que servir la Nation consiste à servir éternellement un homme.

Ricardo Agouzou

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