Dans une lettre adressée à Germain Pouli, directeur de publication du magazine Togoréveil, le président national de l’ANC réagit avec fermeté au numéro spécial consacré aux « 66 personnalités qui ont façonné l’histoire du Togo ». Jean-Pierre Fabre y dénonce un amalgame qu’il juge inacceptable entre bourreaux et victimes de la dictature, citant notamment la juxtaposition de Sylvanus Olympio et Gnassingbé Eyadéma, ou encore celle de Tavio Amorin avec des dignitaires du régime RPT/UNIR. Y voyant une entreprise de révisionnisme historique, le maire de la Commune du Golfe 4 réclame la publication de sa mise au point dans le prochain numéro du magazine. Lire l’intégralité de la lettre de Jean-Pierre Fabre.
Lomé 25 juin 2026
N° 26-098/ANC/PN-SG
A
Monsieur Germain POULI Directeur de Publication du Magazine Togoréveil Lomé
Objet: Mise au point relative au numéro spécial du Magazine Togoréveil intitulé: « 66 personnalités qui ont façonné l’histoire du Togo ».
Monsieur le Directeur,
J’ai reçu l’exemplaire du numéro spécial de votre magazine Togoréveil, consacré au 66ème anniversaire de l’indépendance de notre pays et intitulé 66 personnalités qui ont façonné l’histoire du Togo », que vous avez bien voulu m’envoyer.
Je constate que vous avez cru devoir m’y faire figurer parmi les personnalités retenues. Je prends acte de cette inclusion, mais je tiens à vous faire part de ma profonde réserve quant à la démarche qui sous-tend cette publication.
Sous couvert d’un titre volontairement consensuel et suffisamment vague pour accueillir les interprétations les plus diverses, ce numéro procède à un amalgame qui brouille les repères historiques et politiques fondamentaux de notre pays. En réunissant dans un même panthéon, sans distinction ni mise en perspective, des hommes et des femmes qui ont incarné des visions, des combats et des responsabilités radicalement opposés, il contribue davantage à la confusion qu’à la compréhension de l’histoire nationale.
Comment ne pas être frappé par une telle présentation ? D’un côté, le Président Sylvanus Olympio, père de l’indépendance togolaise, Père de la Nation et premier Président de la République de l’autre, le sergent-chef Gnassingbé Eyadéma, qui participa à son assassinat et fonda le régime dont notre peuple continue de subir l’oppression. Les placer ainsi sur un même plan ne relève pas d’une simple juxtaposition biographique : cela traduit une lecture de l’histoire qui tend à confondre les bâtisseurs de la liberté avec ceux qui ont contribué à son étouffement.
Il est également, pour le moins, indécent, pour ne pas dire révoltant, de voir la photo du jeune martyr de la lutte démocratique, Tavio Amorin, côtoyer celles des dignitaires du système RPT/UNIR, accusé d’avoir commandité son assassinat, au motif aussi absurde qu’indécent qu’ils auraient ensemble façonné l’histoire de notre pays. Une telle juxtaposition constitue une offense à sa mémoire et à celle de tous ceux qui ont payé de leur vie leur engagement pour la démocratie.
C’est dans ce même esprit que je me retrouve associé, au sein de votre sélection, à ceux-là mêmes contre lesquels, depuis plusieurs décennies, je mène avec d’autres compatriotes un combat politique pour la démocratie, l’État de droit, les libertés publiques et l’alternance. Les victimes de la dictature se voient ainsi rangées aux côtés de leurs bourreaux, les défenseurs des libertés avec ceux qui les ont systématiquement réprimées, comme si les responsabilités historiques pouvaient être effacées par un simple exercice éditorial.
Je ne suis pas dupe de la portée politique d’une telle entreprise. Je connais suffisamment l’orientation éditoriale de votre publication et les engagements publics de ses animateurs pour comprendre les intentions qui inspirent ce numéro spécial. Derrière une apparente volonté de célébrer l’histoire du Togo, il s’agit surtout de promouvoir une lecture révisionniste de cette histoire, destinée à banaliser les ruptures, les violences, les injustices et les confiscations qui ont marqué la vie politique nationale depuis plus de six décennies.
Je note d’ailleurs que plusieurs des personnalités mises à l’honneur dans cette publication ont joué un rôle déterminant dans le changement unilatéral de la Constitution en 2024, dans le seul but de permettre au chef de l’Etat d’alors de se maintenir indéfiniment au pouvoir sous une nouvelle architecture institutionnelle.
Or, dans son arrêt relatif à cette réforme constitutionnelle, la Cour de Justice de la CEDEAO a clairement relevé que le moment choisi et la teneur de la modification de mars 2024 indiquent que son objectif premier était de contourner les limites imposées au mandat présidentiel par la Constitution précédente, ajoutant qu’il s’agissait d’ un abus de la réforme politique visant à consolider le contrôle politique, contraire aux principes démocratiques. La Cour conclut que “la modification constitutionnelle adoptée le 25 mars 2024, compte tenu de son timing, de son contenu et de son effet escompté, viole l’article 23 de la charte africaine de la démocratie, et constitue un changement inconstitutionnel de gouvernement au sens de cette disposition.”
Dès lors, je ne vois aucune gloire à figurer aux côtés de personnes qui auront marqué l’histoire de notre pays non pas par leur contribution à l’enracinement de la démocratie et de l’État de droit, mais par leur participation à une entreprise de confiscation du pouvoir dénoncée par la plus haute juridiction communautaire de notre espace régional.
Pour ma part, je ne revendique aucun rôle dans le “façonnement de l’histoire” du Togo aux côtés des artisans de l’oppression. Si ma place dans l’histoire de notre pays doit être retenue, elle ne peut l’être que comme celle d’un citoyen et d’un responsable politique qui, avec beaucoup d’autres, a résisté et continue de résister à la dictature, au prix de sacrifices personnels et collectifs considérables.
Je tenais à vous faire connaître clairement ma position afin qu’aucune ambiguïté ne subsiste sur le sens que je donne à ma présence dans cette publication et sur l’interprétation que certains pourraient être tentés d’en faire.
La publication de la présente mise au point dans le prochain numéro de votre Magazine Togoréveil, m’obligerait.
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de ma considération distinguée.
Jean-Pierre FABRE
Président National de l’ANC
Maire de la Commune du Golfe 4
