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Togo | Littérature – « En chair et en ville » d’Anas Atakora : la critique du prof Togoata Apédo-Amah

Dans une critique littéraire consacrée au recueil “En chair et en ville” du poète canado-togolais Anas Atakora, le professeur Ayayi Togoata Apédo-Amah salue une œuvre où l’amour, la mort, la solitude et l’errance se mêlent à des villes personnifiées, de Lomé à Halifax, en passant par La Paz ou Portapique. Une plume, selon lui, capable de sublimer le prosaïque et de faire de chaque lieu traversé un fragment intime de mémoire.

 EN CHAIR ET EN VILLE DE ANAS ATAKORA, CARAQUET, LES ÉDITIONS DE LA FRANCOPHONIE, 2025.

Par Ayayi Togoata APÉDO-AMAH

Anas Atakora fait partie de la jeune génération de poètes qui ont redessiné le visage de la poésie togolaise. En témoigne amplement son recueil de poèmes En chair et en ville. Ces poèmes nous livrent la sensibilité du poète à travers des villes personnifiées qu’il met en relation avec lui-même ou des personnages qui lui sont chers.

D’entrée de jeu, le titre interpelle le lecteur par son originalité, car l’expression connue est en chair et en os. Lorsque le mot ville est substitué à os, il est clair que la ville, telle que évoquée dans le recueil, est assimilable au corps. L’amour et les souvenirs nous livrent des vers qui font du corps une matière charnelle qui excite le sens tactile, puisque l’amour dont il est question est, au-delà des poussées de nostalgie, physique. La chair et son besoin de sensualité ravivent les bons souvenirs. L’amour omniprésent porte des identités de femmes et de villes qui se confondent souvent. Dans le poème “Angélique en trois villes”, sont évoquées en même temps que le personnage Angélique, des villes: Lomé, Halifax au Canada et quelque part en Louisiane aux États-Unis d’Amérique. “J’ai caressé des villes sur la peau d’Angélique/Douceurs océaniques/Dans les mains nomades du rêveur” (p. 17.) ” Angélique/Est un morceau de la Louisiane/Qui bouge sur un air d’Acadie [•••] Toutes les beautés mènent à sa hanche”(p.18). Dans le poème “Dalia fait face à l’aurore”, l’auteur nous dit que: “Le ciel dans ses yeux est volcanique” (p.24), en usant d’une métaphore sexuelle.

Ailleurs, “Si vous passez par La Paz”, la capitale de la Bolivie, Anas Atakora rend  hommage au poète Apollinaire et au peuple Aymara. Il y souligne la ressemblance entre l’Amérique et l’Afrique :”Qu’importe/Si La Paz dit l’Amérique ou l’Afrique/Le désir est braisé par la même poussière/Les mêmes flammes/Sorties d’une bouche antique ” (p. 50.). Dans “Des villes intérieures” Atakora suggère au lecteur à quel point les villes sont intériorisées dans son corps et son imaginaire. “Tendre amour tu disais/ Mon corps est ta ferme/ Tu y manges bien [•••] Mon sperme a un goût de légumes” (p.58.). De fil en aiguille, le poète se rappelle son défunt père : “Et je vois mon père/Égrener son dernier chapelet/Mon père/Un morceau de linceul/Déposé dans la poussière/Devant une foule de personnes/Alignées en prière musulmane [•••] Et je touche ce corps/Père/Voici la dernière jetée de cauris/Qui me lira ton silence” (p. 54-55).

“Lettres aux gens d’amour et de rêves” est l’occasion de rendre hommage aux êtres chers et aux poètes admirés : Maïakovski, Mahmoud Darwich, Jean-Jacques Dabla et Paul Valéry.

L’actualité douloureuse n’échappe pas à la plume de Anas Atakora dans “Une mouche au Fréau Jardin”, lorsqu’il aborde le massacre de Fréau Jardin le 25 janvier 1993 à Lomé. Il s’agit de manifestants pacifiques couchés par les balles meurtrières d’une soldatesque ennemie de la démocratie et de la liberté. La mouche est ici l’image des tueurs et de la mort. “Je vis de morts qu’on sème/Avec du gazon et des arbres/Le fumier est de feu/Et de visages déchiquetés [•••] Je flâne/Dans le vide cri/L’espace flagrant/Où la mère a reçu un bouquet de grenades” (p. 34-35).

L’ensemble des vers de “Portapique”, une ville canadienne, est dédié aux vingt-deux victimes d’une fusillade. “Portapique [•••] En ce printemps de la mort/Voici nos pétales pour panser/Ta douleur ” (p. 10).

Les différents lieux visités par le poète nous montrent qu’il est très attaché aux voyages. Il en fait des lieux de souvenirs où il a laissé une partie de lui-même. L’amour et la mort se côtoient en donnant à ce recueil des senteurs de bonheurs et de malheurs à travers des vers dont la poéticité prennent aux tripes.

Anas Atakora arrive avec sa plume à sublimer des choses simples ou prosaïques en leur donnant un cachet poétique. Le lire est un plaisir que je tiens à partager.

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