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Quelle démocratie pour l’Afrique aujourd’hui ?

La question sur la démocratie fait partie des problèmes actuels du continent et, au regard des faits, se demander « quelle démocratie pour l’Afrique aujourd’hui ? » ne souffre d’aucune illégitimité. Mais quand cette question provient des citoyens d’un pays comme le Bénin, nous nous sommes d’abord interrogés sur notre propre légitimité à y répondre d’autant plus que le Bénin semble faire partie des pays considérés comme démocratiques sur le continent. Et pourtant la question se pose aussi chez des citoyens béninois quand on prend en considérations certains éléments. 

On peut évoquer certaines vidéos du père Eric Aguénounon mais on peut aussi se référer à son livre Le pouvoir du déni. Chronique d’une démocrature assumée (2024). Nous avons également en mémoire le livre Convictions (2021) de Célestine Zanou en particulier les chapitres II et III. Le titre du chapitre II est assez évocateur, « Le système partisan au Bénin un chemin de croix » avec un point sur Démocratie ou dictature et puis dans le chapitre III, le premier point est aussi révélateur car il a pour titre « Ne pas piper les dés dès le départ ». En dehors du Bénin, nous pouvons mentionner les livres de Sawadogo Alfred, Afrique : la démocratie n’as pas eu lieu (2008) et celui d’Ousmane Ndiaye, L’Afrique contre la démocratie. Mythe, déni et péril (2025), relatifs à l’état de la démocratie en Afrique. Avec ces différents éléments, le doute sur l’importance de la question diminue pour céder la place à sa nécessité à partir de l’analyse de certains faits et constats qui ne peuvent plus laisser indifférent. 

Le premier fait c’est que la démocratie, dans les années 1990, était perçue, sur le continent, comme le meilleur régime en raison de son potentiel à promouvoir la participation, la protection des droits, la responsabilité gouvernementale, la stabilité et l’adaptabilité aux divers besoins des citoyens. Mais, le constat est qu’après plus d’une trentaine d’années, la démocratie est confrontée à une crise profonde qui se manifeste par des dérives autoritaires, des fraudes électorales et une gouvernance souvent inefficace. Et pour certains, la démocratie apparait comme un frein au développement de l’Afrique. Et au nom du développement, des institutions démocratiques sont souvent défaites ou n’existent parfois que pour la forme. On parle de constat d’échec de la démocratie en Afrique car il y a, dans certains pays, des alternances problématiques et dans d’autres l’organisation truquée des élections. 
Le régime démocratique recommandé, qui devrait être une solution au malaise politique issu des régimes à parti unique, fait perdurer la crise politique qu’il devrait résoudre puisque l’aspiration légitime des citoyens à un mieux-être n’a pas trouvé de satisfaction. Ainsi, si la démocratie tant recommandée, n’est plus un régime politique qui enchante, elle désenchante au contraire car elle est devenue une arlésienne. Et c’est dans ce contexte que se pose la question : quelle forme de démocratie pour l’Afrique aujourd’hui? 
Si l’on tient compte du désenchantement de la démocratie, normalement la question devrait être logiquement : « quel autre régime pour l’Afrique aujourd’hui ? » Mais avec la question « quelle forme de démocratie pour l’Afrique aujourd’hui ? », on peut dire qu’il ne s’agit pas du rejet de la démocratie mais d’une forme de démocratie, celle qui se déroule sous nos yeux avec des faits constatés et contestés car peu enviables dans tel ou tel pays en Afrique. D’où cette question inhérente à la première: que faire pour une démocratie réussie en Afrique aujourd’hui ? Les deux interrogations combinées conduisent à trois points d’analyse pour cette réflexion : 
1- Le malaise politique dans les États africains avant la démocratie et l’aspiration profonde à un mieux-être. 
2- La démocratie en Afrique, une ruse politique rattrapée par l’exigence démocratique : la démocratie, encore une chance ? 
3- Les conditions d’une démocratie réussie en Afrique pour un mieux-être ensemble. 

1- Le malaise politique dans les États africains avant la démocratie et l’aspiration à un mieux-être. 
De la douloureuse expérience de la colonisation qui a laissé des traces négatives surtout avec l’expérience d’un pouvoir oppresseur qui n’accordait pas de dignité aux Africains déjà depuis l’esclavage, la lutte pour la reconnaissance et l’affirmation de la dignité des Africains passait par le combat pour l’indépendance. La recherche d’État indépendant avait mobilisé les énergies des pères des indépendances et du peuple pour plus de liberté. L’indépendance était un rêve mobilisateur. Il a eu lieu, en général à partir de 1960 pour une majorité d’États africains. Mais le rêve s’est vite transformé en cauchemar et, dans son livre L’Afrique va -t-elle mourir ?, le philosophe congolais Kä Mana (1991, p.79) a écrit ceci : 
L’indépendance s’est figée dans un style du pouvoir aberrant. Elle s’est vu confisquée par des castes d’hommes politiques, par des clans prompts à imposer le système d’État 2 tribu qui aujourd’hui, pour notre malheur, préside essentiellement (encore) au destin de l’Afrique noire. 

Il s’agit d’un style de pouvoir autoritaire. Que ce soit sous la forme de parti unique classique (ou parti-État) ou encore le régime de marxisme-léninisme comme c’était le cas au Bénin, les différents pays africains étaient régis par des systèmes politiques autoritaires. 
Le régime à parti-État, dans lequel un parti, sous la conduite d’un guide éclairé, s’identifiait à l’État, était devenu rapidement source de malaise. Sous prétexte de l’unité nationale à construire, la diversité n’était pas tolérée. Elle était perçue comme source de division. Le pluralisme n’avait pas bonne presse et devrait être combattu non seulement au niveau de la liberté d’expression (l’existence unique de média d’État pour contrôler la pensée des citoyens, la peur de production de tout discours contestataire, le culte de la personnalité et la promotion de la pensée par procuration où tout est déjà pensé pour vous par les thuriféraires du système) mais aussi au niveau des ethnies, devenues des objets de manipulation et d’instrumentalisation politique. La diversité ethnique, au lieu d’être perçue comme source de richesse, était utilisée comme instrument politique au service d’un unanimisme destructeur sous prétexte d’unité nationale. A ce sujet Maurice Kamto (1991, p.13 ), dans son livre L’urgence de la pensée, affirme que « le sommeil de la raison a fait le lit de l’unanimisme » et l’absence de la pensée libre et libérée a été la cause de notre naufrage collectif car on a confondu l’unité dans la diversité à l’uniformisme et à l’unanimisme . 

Dans un tel contexte, derrière l’idée de parti-unique, comme creuset national, et derrière la phrase comme écartons « tout esprit qui gêne l’unité nationale » (cf. hymne du Togo en remplacement de l’hymne initial), les régimes politiques de différents pays africains se sont montrés hostiles à toute liberté qui n’est pas octroyée par le Prince ou ses représentants. Ainsi la monopolisation de l’espace public par un parti avec un chef autoritaire a transformé malheureusement le rêve de liberté et d’indépendance en une réplique de l’expérience dénoncée avant les indépendances dans les figures du garde cercle et de l’interprète dans le livre du malien Tidiane Diakité, L’Afrique malade d’elle même (1986)
 Et ces régimes se sont caractérisés essentiellement par trois éléments:
– La violation des droits des citoyens et de leur dignité, 
– la mauvaise gouvernance, 
– la confiscation de l’avenir des citoyens par la non-amélioration des conditions de vie et d’existence (absence de développement et pourtant il était posé comme l’objectif principal de l’idéologie de l’unité nationale, credo du parti unique). 
Ces éléments cités constituent des raisons de la crise politique qui a duré dans les pays africains jusque vers les années 1990. Et s’il y avait crise, c’est justement qu’il y avait un malaise. Il ne s’agissait pas simplement de dysfonctionnements mais d’un profond malaise dans les États en Afrique. S’il s’agissait d’un simple dysfonctionnement, on pouvait espérer une correction par des mesures prises par les pouvoirs publics mais il s’agissait de quelque chose de plus profond et qui justifiait la persistance du malaise. 
Or tout malaise est l’expression d’un mal-être. Et tout mal-être porte en lui l’aspiration à un mieux-être, un bien-être. Dans le cas des pays africains, la source du mal-être est dans le régime politique qui devrait assurer l’organisation du vivre-ensemble pour une harmonie dans la différence. 

Non seulement le développement n’était pas au rendez-vous à cause de la mauvaise gestion et de la dilapidation des biens et des richesses, mais les individus se sentaient étouffés par l’arbitraire et la multiplication des violations des droits des citoyens. On peut affirmer que le malaise avait ses origines dans les régimes autoritaires qui régentaient l’espace public 
Dans sa citation, Kä Mana évoquait l’idée d’un style de pouvoir aberrant, de castes et de clans politiques composés d’hommes et de femmes qui profitaient du système au détriment du peuple. Le désir de quitter le mal-être incarné par les régimes autoritaires était soutenu par l’aspiration légitime du peuple à aller vers un autre régime. Mais qu’avons-nous constaté ? 
Alors que du côté des hommes et des femmes politiques jouissants de privilèges, il était plus question de tout faire pour conserver le pouvoir ou plus exactement d’aménager les choses sans un changement en profondeur, le peuple aspirait à un véritable changement de régime pour plus de liberté et de bonheur qui passe par la valorisation de chaque citoyen. 
En face du malaise politique, on observe deux attitudes : chez les gouvernés, le besoin de changement de régime pour jouir des droits et des biens du pays ; et chez les gouvernants, la nécessité de trouver des stratégies pour ne pas perdre les avantages et donc tout faire pour conserver l’essentiel des privilèges. ( cf. L’Afrique malade de ses hommes politiques de Robert Dussey, 2008) . 
Quelle a été finalement la réponse des autorités africaines à ce malaise politique lié fondamentalement au régime dans les pays africains ? 

2- La démocratie en Afrique, une ruse politique rattrapée par l’exigence démocratique : la démocratie, encore une chance? 
C’est dans un contexte de malaise, de troubles socio-politiques, de contestations parfois violentes contre les pouvoirs publics, que les peuples en Afrique ont réengagé la lutte pour la liberté après la désillusion des indépendances. On peut critiquer la forme de l’indépendance en dénonçant la responsabilité des anciennes puissances de la colonisation mais on ne peut pas supprimer la responsabilité des pouvoirs politiques africains qui ont pris la place des colons en instaurant un système de terreur avec les régimes autoritaires. 

Face à un groupe d’hommes et de femmes africains, devenus des bourreaux de leurs propres concitoyens, les peuples vont se soulever en contestant l’ordre établi, (l’ordre arbitraire) en brandissant les droits de l’homme comme arme de combat. Il y a par conséquent un bras de fer entre les gouvernés qui n’en pouvaient plus et les gouvernants qui ne veulent pas laisser le pouvoir et qui se croyaient détenteur de la souveraineté. 
Il y eut ainsi un besoin de refonder le vivre ensemble et surtout la légitimité du pouvoir politique afin d’avoir un pouvoir qui soit au service des citoyens et non un pouvoir dominateur et oppressif. Ce travail de refondation nécessaire et incontournable devait être l’œuvre des transitions politiques. Mais les transitions ont été ratées et la récurrence des transitions, après plus de deux décennies depuis 1990, dans les pays africains, confirme l’échec des transitions politiques. Elles ont été de véritables mascarades au niveau de nouvelles institutions mais aussi un échec au niveau des mentalités des citoyens. Allons-nous passer tout le temps à aller de transition en transition ? 

Le besoin de refondation a été porté par l’initiative des Conférences Nationales qui ont débuté au Bénin (du 19 au 28 février 1990). Elle sera suivie par d’autres pays tels que le Togo (du 8 juillet au 28 août 1991) et le Congo Brazza (février 1991), etc. Dans cette mouvance portée par les peuples, désireux indiscutablement d’un bien-être, était arrivé la rencontre de La Baule (20 juin 1990) dans laquelle les peuples africains ont cru voir un appui car la France demandait à ses anciennes colonies l’adoption du régime démocratique comme condition d’obtention de l’aide au développement. Le discours de La Baule n’a pas été bien accueilli par les autorités africaines. Elles y ont vu une injonction et pire encore elles n’étaient pas prêtes pour un changement de régime. Car opter pour la démocratie, selon elles, reviendrait à perdre leur pouvoir par l’organisation des élections crédibles, libres et transparentes. L’alternance politique n’était pas à l’ordre du jour à cause des aspects jouissifs du pouvoir. Il y a là certainement, ce que Célestine Zanou appelle « la conception féodale du pouvoir ». Un Seigneur reste un Seigneur, il ne peut pas devenir, par la perte du pouvoir, un subordonné (un élément de mentalité). 

Par conséquent, la démocratie n’avait pas trouvé écho dans les représentations des autorités africaines. Elle n’était donc pas nécessaire pour ces autorités qui n’étaient pas préoccupées par la recherche du bien-être et l’amélioration des conditions de vie des citoyens. Elles ne se voyaient pas non plus perdre leur liberté par rapport à la loi car étant la source de celle-ci, elles pouvaient se donner des marges et se mettre parfois au dessus d’elle. Or dans la démocratie, il y a la transcendance de la loi. L’absence de démocrates parmi les dirigeants et la réduction de la démocratie à l’organisation des élections, que l’on pouvait perdre, avaient conduit au refus de ce régime. L’imaginaire des autorités africaines, fonctionnant sur le modèle des rois avec de longs règnes et de certaines pratiques issues de nos traditions, n’a pas permis d’accueillir ce nouveau régime avec ses implications et exigences. 
Du côté du peuple, il y avait un engouement pour la démocratie comme un régime de liberté, de participation des citoyens et c’est aussi une autre forme de gouvernance. L’aspiration à la démocratie semblait être une porte de sortie de crise mais il faut un cadre institutionnel dont les rênes ne sont pas aux mains du peuple. 
La peur de la perte du pouvoir a conduit les autorités politiques à affirmer que l’Afrique n’était pas prête pour la démocratie. Or celle-ci était réclamée à la base par les peuples comme un cadre qui limiterait l’arbitraire, permettrait la jouissance et la défense des droits fondamentaux liés à la dignité de tout être humain. 
Dans un tel contexte le discours de La Baule a été un faux détonateur pour le changement de régime politique. Et quand, quelques années après, les gouvernants ont compris qu’ils pouvaient organiser des élections frauduleuses, non crédibles et non transparentes pour conserver le pouvoir à eux-mêmes ou à leur camp alors ils sont devenus des chantres de la démocratie avec une mise en scène inimaginable pour l’instauration d’une démocratie de surface. C’est alors la course aux élections qui ont été détournées de leur finalité pour n’être qu’une manœuvre de conservation de l’ordre établi. 
Ainsi après La Baule, en 1990, il y eut, en 2000, la déclaration de Bamako : 
Nous, Ministre et chefs de délégation des Etats et gouvernement des pays ayant le français en partage, réunis à Bamako pour le Symposium International sur le bilan des pratiques de la démocratie, des droits et des libertés dans l’espace francophone ; … confirmons notre adhésion aux principes fondamentaux de la démocratie et de l’État de droit…… 
Si on regarde bien les évènements historiques de ces années, la déclaration de Bamako était ce que nous avons appelé dans un article « une mise en scène illusoire du faux détonateur, La Baule ». 
Puis vint en 2001 au Sénégal, le fameux protocole additionnel de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance. Au regard des faits, nous lui avons attribué le titre d’ « une institutionnalisation sous-régionale de l’illusion démocratique ». Nous voyons que c’est un protocole sans effet car il n’a pas transformé l’espace politique sous régional mais au contraire il a conduit à la mise en valeur de ce que les citoyens appellent le syndicat des chefs d’État qui agissent à géométrie variable (cf. le chant de l’artiste sénégalais Didier Awadi). 

On peut dire que depuis les années 1990, face aux crises dans les pays africains, il y a eu la ruse politique dans l’adoption du régime démocratique réduit à l’organisation des élections. Ces élections sont confiées à des commissions dites indépendantes mais c’est purement formel. Ainsi sans adopter véritablement le paradigme de la démocratie comme régime politique pour organiser le vivre-ensemble, on a mis sur pied des dispositifs pour une démocratie formelle. Dès cet instant un dispositif en cinq étapes a été mis en place et il fonctionne jusqu’à présent : 
Aménager le succès à l’avance 
Tourner rapidement la page 
Contrecarrer toute correction du processus 
Piloter seul 
Contrecarrer toute saine compétition 
1- Aménager le succès à l’avance en confiant l’organisation des élections à une Commission dite indépendante. On en trouve dans les différents pays africains sous divers vocables. 
2- Chercher à piloter tout le dispositif en accordant une part importante au parti au pouvoir dans la composition de la commission et surtout rechercher la tête de cette commission pour l’organisation préméditée des fraudes
3- Contrecarrer toute saine compétition en adoptant des règles problématiques pour empêcher les indésirables. Tout faire pour ne pas avoir un bon fichier électoral et puis faire voter un code électoral non consensuel et donc favorable uniquement au parti au pouvoir. 
4- Contrecarrer toute correction du processus en ne prenant pas en compte les recommandations des uns et des autres pour améliorer le système et on se réfugie derrière un formalisme juridique conforté par une légalité douteuse. Et tout ceci permet de maintenir les irrégularités qui constituent des niches pour fraude et frustration dans le système. 
5- Tourner rapidement la page après les élections avec ses contentieux au nom de la paix qui est devenue une paix instrumentalisée, une paix de frustration. On peut citer ici à ce sujet les mots du père Eric Aguénounon, sur sa quatrième de couverture : « On cultive à loisir des ivraies de l’iniquité, de l’arbitraire, de la dictature et l’on prétend appeler ensuite à la paix ». Mais de quelle paix s’agit-il ? 
Une paix sans justice sociale, une paix dans la misère, une paix avec une minorité qui vit bien et qui ne recherche que ses intérêts ? Une paix qui résulte du silence imposé à ceux qui veulent produire un autre discours ? La paix sociale est-ce la paix du cimetière ? La paix sans la justice sociale permet-elle de tenir ensemble dans une cité et dans un État ?
 Si pour gouverner il faut faire taire ceux qui ne pensent pas comme les gouvernants et qui les questionnent, alors ils finiront par tuer la dynamique sociale et politique indispensable à toute communauté humaine. Et à ce sujet Kä Mana ( idem, pp. 104-105) 
Alors qu’ailleurs, la démocratie a entrainé la chute des dictateurs et de l’espace politique qu’ils avaient aménagé à leur guise, la démocratie (en Afrique), se construit dans la négociation avec les autocrates eux-mêmes dans un réaménagement de l’espace politique pour qu’ils y trouvent une place de tranquillité et puissent échapper à l’exigence de rendre vraiment compte au peuple de leur gestion du pays… 
L’Afrique joue une démocratie de surface dont on ne peut pas dire aujourd’hui à quels résultats elle aboutira. Loin d’être une conquête radicale et une volonté de novation intégrale de la vie et de la pensée, la démocratie s’instaure comme une orchestration nouvelle d’un partage des pouvoirs entre les dictateurs « convertis » au pluralisme et les nouvelles figures politiques soucieuses de leur propre intérêt qu’elles veulent sauvegarder sans heurt. 
Alors qu’ailleurs la démocratie s’instaure comme une quête d’intégration économique et politique dans le contexte d’une nouvelle organisation de l’espace tout entier, la démocratie en Afrique se joue à l’intérieur des frontières nationales issues de la colonisation sans aucune garantie institutionnelle à l’échelle africaine ni aucun garde- fou constitué par un regroupement des pays pour la défense commune du nouvel ordre démocratique. 
Il me semble que le hiatus entre gouvernants et gouvernés a conduit, depuis 1990, à une ruse politique qui a donné naissance à des institutions dites démocratiques mais de façon formelle et cela perdure encore sous différentes formes dans les pays africains, car les institutions ne jouent pas leur rôle. 
Au regard de ce tout ce qui se passe dans les différents pays du continent (Togo, Côte d’Ivoire, Cameroun, Gabon, Kenya, Ouganda, Tanzanie, Guinée équatoriale, Guinée Bissau, Guinée Conakry, Congo Brazza, RDC etc.) on peut reprendre aisément le titre du livre d’Alfred Sawadogo, Afrique : la démocratie n’a pas eu lieu . 

En Afrique les pouvoirs publics ont eu «l’imagination fertile pour les révisions constitutionnelles » afin d’une part, et pour certains, de se maintenir au pouvoir indéfiniment avec la fameuse et fumeuse théorie juridique de remettre le compteur à zéro, d’où le virus du troisième, quatrième et nème mandat (Togo, Côte d’ivoire, Cameroun, Congo Brazza etc. et d’autre part, pour d’autres, il s’agit de tout faire pour faire gagner leur camp avec un exécutif qui domine partout avec un parlement qui ne contrôle plus efficacement l’action gouvernementale. Un parlement avec une faible représentativité des partis d’opposition et des actions étouffées peut-il se dire parlement démocratique ? 
Tous ces types de figures que l’on retrouve dans les pays africains montre que la ruse politique continue son chemin avec un habillage juridique et institutionnel sans grande innovation dans les différents espaces des États. Ne sommes-nous pas toujours en face de la conception de l’État gâteau utilisé par Victor Prudent Topanou, reprise et enrichie par Eric Aguénounon qui parle de l’État gâteau et l’État chocolat ? 
La démocratie semble devenir, dans certains pays, une arlésienne et dans d’autres elle est, comme l’affirme Maurice Kamto (idem p. 70 ) « la prostituée des temps moderne car elle est dévoyée, malmenée, violée sans remords. Dans la plupart des pays on emprisonne, on bannit, on tue en son nom. On la nationalise, on la provincialise, on la racialise même. On parle de démocratie occidentale par opposition à la démocratie africaine. » 
Dans ce contexte peut-on dire que c’est la démocratie qui est en crise en Afrique ? Peut-on parler de crise démocratique ? Peut-il y avoir crise pour ce qui n’a pas encore existé ? N’est-ce pas ce que des citoyens et penseurs africains ont appelé la démocrature ? Ce simulacre de démocratie dure environ trois décennies et conduit à désespérer de la démocratie. Le simulacre de démocratie ne constitue-t-elle pas, pour autant, une chance pour repenser la démocratie et œuvrer à son avènement ? 
3. Les conditions d’une démocratie réussie en Afrique pour un mieux-être ensemble 
3.1- La démocratie, un paradigme de complexité pour un espace politique de liberté 
Si nous partons de faits qui se déroulent dans les différents pays africains, nous pouvons retenir fondamentalement deux choses dans le simulacre de démocratie en Afrique : la tentative de la négation du pluralisme, élément constitutif de la réalité politique et sociale et la conception et le rapport au pouvoir comme un outil de domination. 

Le pluralisme dans l’espace public et sa gestion par la démocratie
Personne ne peut vivre seul, cela signifie que l’être humain n’existe qu’avec d’autres. Exister c’est donc co-exister et cette co-existence est une donnée première ontologiquement. Elle n’est pas le résultat de notre choix ; elle s’impose à nous. C’est cette co-existence qui justifie notre être politique et pose chacun de nous dans une singularité plurielle. On peut dire avec le philosophe Jean-Luc Nancy que l’avec est la structure de notre être. Il n’est pas un ajout ni un supplément mais le lieu du dé-voilement de l’être humain. La réalité sociale obéit ainsi à la loi incontournable de la pluralité. Et parce que la pluralité est la condition de notre singularité le maintien de la pluralité (et de la diversité) est la condition de possibilité de réussite de notre singularité. De ce fait, l’espace public est par nature un espace pluriel. 
Sa gestion doit faire appel à un régime qui prend en compte la diversité comme son élément intrinsèque. La pluralité représente donc un élément fondamental qui fait de l’espace politique un espace de pluralité ontologique, sociologique, culturelle, religieuse  etc. Et c’est pourquoi l’espace politique n’est pas un espace monolithique. Il en est de même pour le corps social. 
C’est dans ce contexte que la démocratie apparait comme « le mode d’organisation politique de la société qui se propose comme un paradigme de complexité, le mode qui sait faire des contradictions le moteur de sa dynamique. Elle est respectueuse de la richesse foisonnante des pensées antinomiques parce qu’elle est la religion de la pluralité » (Maurice Kamto idem, p. 79). 
Ainsi au politique, justifié par l’existence de la pluralité, va correspondre la démocratie comme un système de gestion de la pluralité car elle repose normalement sur la prise en compte de la pluralité. En ce sens, « elle est le sursaut du pluriel contre l’irrésistible tentation de l’un. Elle est la garantie d’une quête différenciée de la destination commune. Elle ne présume pas de la fausseté d’une pensée, elle se garde la bâillonner et s’assigne comme devoir de la confronter avant de la réfuter » (Maurice Kamto, idem, p. 74). Le débat et la tolérance lui sont consubstantiels, elle est fondée sur le respect de la diversité et elle vise à faire co-exister les contraires. 

Sous cet angle, la démocratie trouve écho chez les citoyens africains car elle promeut la valorisation de chacun, de chacune avec la défense des droits inaliénables appelés droits de l’homme. Elle est la prise en compte de l’être-avec de chacun de nous en vue de la construction collective du vivre-ensemble. 
’ La démocratie : de la conception du pouvoir-sur-les autres (domination) à la conception du pouvoir-avec les autres 
Si l’être-avec est la structure de chaque être humain, nous pouvons concevoir le pouvoir autrement. L’aspect de domination reste en l’être humain comme instinct et l’aspect du pouvoir comme capacité d’agir avec les autres est celui de l’humanisation de notre être. Passer de la conception du pouvoir sur les autres à la conception du pouvoir-avec les autres nous humanise. La conception de la démocratie comme pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple ne pourrait-elle pas être interprétée dans ce sens ? Le pouvoir est donc un service. Un service pour le nous-politique fondé par l’être-avec et incluant toutes les diversités, composante de la totalité sociale. 
Dans son livre Le synode sur la synodalité. Défi pour l’Église et chance pour l’Église en Afrique (2024), Rodrigue Gbédjinou parle de se laisser déterminer par le « nous ecclésial ». Nous pourrons dire ici qu’il s’agit du nous-politique, présupposé du nous ecclésial. Et étant dans cette École de Théologie, on peut se demander : Et si le nous ecclésial se saisissait d’abord et fondamentalement comme un « nous-politique » ne jouerait-il pas un rôle décisif dans la cité pour faire découvrir la dimension de l’être avec voulu par le créateur ? Le pape Paul VI (1971, p.69) dans sa Lettre « La responsabilité politique des chrétiens » n’a-t -il pas écrit : « La politique est une manière exigeante de vivre l’engagement chrétien au service des autres » ? 

3.2- Des conditions pour une démocratie réussie en Afrique
 Un changement de paradigme : du gouvernant-tout-puissant à la gouvernance citoyenne partagée 

Le formalisme juridique et institutionnel montre à suffisance qu’il ne suffit pas d’avoir des institutions pour que la démocratie soit une réalité. Le recours à des dispositifs dits démocratiques doit être précédé par une vraie option pour un changement de paradigme. Il s’agit de passer de l’idée de gouvernant tout- puissant à celle de gouvernance partagée. Et l’idée de gouvernance partagée exige une déconstruction mentale. Il s’agit d’un renversement de perspective, d’une conversion intellectuelle sans laquelle aucun changement en profondeur ne sera possible, en Afrique car la démocratie ne marchera pas sans un changement de mentalité. Le changement social présuppose une conversion, il ne résulte pas simplement d’un changement de dispositif mais de paradigme. 

V’ Le rejet de la conception féodale du pouvoir 
La conception féodale du pouvoir résulte de l’idée du gouvernant-tout puissant qui est consolidée par les attentes infinies des gouvernés envers les gouvernants. Ils attendent tout d’eux et les transforment presqu’en des dieux et des Seigneurs. Dans son article « Les aventures de la liberté en Afrique noire francophone » in Enraciner la démocratie en Afrique ? Paroles d’intellectuels, Victor Topanou ((2023, p.146) écrit ceci : 
Pour l’immense majorité des Africains francophone ,l’Etat est un immense gâteau à parts multiples et infinies auquel il faut absolument accéder au moins une fois dans sa vie pour prendre sa part. L’Etat n’est pas légitime parce qu’il garantit la sécurité individuelle et collective des citoyens ; sa légitimité réside dans sa capacité à se laisser dépecer : en dehors d’une telle capacité, plus de légitimité. Cette conception de l’Etat, d’une part, engendre des relations vicieuses entre les gouvernants et les gouvernés, fondées sur le vol et le recel et, d’autre part, elle désacralise totalement le bien public qui est bradé, pillé, détournée et volé. 

V’ Le travail des quatre types d’acteurs dans la cité Ici nous voulons nous appuyer sur Célestine Zanou (2021, p. 145) qui, dans son livre précité, identifie certains acteurs : 
• L’homme politique responsale et visionnaire : Le génie de l’homme politique ce n’est pas de savoir bien parler mais c’est la capacité de mettre en scène et en forme le pouvoir des citoyens agissant ensemble dans l’harmonie des différences… 
• Le technocrate, il est celui ou celle qui met ses capacités au service d’un parti ayant conquis le pouvoir et qui assume ses responsabilités citoyennes au service de son pays en défendant surtout le bien commun 
• La société civile déterminée à jouer son rôle pleinement au lieu d’être une satellite du pouvoir 
• L’intellectuel, il est celui ou celle qui, par ses compétences, sait garder ses distances vis-à-vis du pouvoir établi pour conserver une liberté d’analyse avec une position critique par rapport à la conduite des affaires de l’État. 


3.3- Quelle forme de démocratie en Afrique aujourd’hui ? 
Pour répondre à cette question après tout ce qui est dit ci-dessus, nous voulons mettre en exergue l’idée du philosophe John Dewey in Démocratie et Education mise en vedette par Madi Godo dans sa thèse sur L’éducation et la crise de la citoyenneté démocratique. Il a écrit ceci : 
Pour John Dewey, la démocratie n’est pas uniquement un système de gouvernement, une machinerie politique, mais plutôt un mode de vie qui caractérise un peuple, un groupe de personnes. Il soutenait avec conviction que la démocratie devrait se traduire dans le vécu quotidien des individus, non seulement dans les institutions politiques, mais aussi dans toutes les actions de la vie afin que par la démocratie on puisse apercevoir l’engagement actif des citoyens dans la résolution des problèmes sociaux, économiques et politiques. 
Autrement, la démocratie est la manière d’organiser la vie sociale, économique et politique de sorte à favoriser la coopération, l’inclusion et la résolution de problèmes. Dans une démocratie comme mode de vie, les individus échangent leurs idées, discutent des problèmes qu’ils rencontrent et cherchent des solutions communes par le moyen d’un dialogue constructif… » 

La démocratie qui ne saurait être un pur habillage juridique. Une société répond aux critères de la démocratie en ce qu’elle offre à chaque membre, la capacité d’agir en vue de l’accroissement de sa propre expérience. Le niveau de démocratie dans une société se mesure en fonction de la facilité accordée à chacun des membres à apporter sa contribution à l’intérêt commun. 
La démocratie a alors un horizon éthique. L’existence d’un régime démocratique est tributaire, non pas forcément d’institutions politiques, mais de la qualité du corps de citoyens. La démocratie ne pourrait, en aucun cas, se réduire à l’organisation des élections à des périodes régulières. Et dans une société démocratique tous les membres et les différents groupes sociaux qui la composent participent activement à son animation. De ce processus de partage et de mise en synergie des actions collectives, se produisent le progrès et le développement individuel et collectif » 

Ce passage de la thèse de Madi Godo, un Burkinabè, indique clairement que la démocratie ne saurait se réduire aux institutions ni à l’organisation des élections. Et parce qu’elle a un horizon éthique, elle ne saurait se réduire non plus à une belle « une cité de pierre » (Eric Aguénounon) au détriment de la cite humaine à édifier, car « on ne peut pas mettre un peuple debout en l’éreintant en même temps » (Père Alphonse Quenum cité par Eric Aguénounon). Mais parce qu’il s’agit d’un mode de vie qui concerne l’ensemble social tout entier, elle met au centre la délibération et la participation de tous. Elle n’est pas une monopolisation des décisions et des initiatives par les représentants. Le recours à la délibération qui est une sollicitation régulière des citoyens permet de voir que la démocratie représentative peut éviter la confiscation du pouvoir par les représentants. Elle n’est donc pas dépassée et serait encore valable pour les pays africains pays à condition que les représentants ne deviennent pas plus forts que les représentés.

 Conclusion : la démocratie, un régime de gestion de la singularité plurielle de l’homme 
Que dire pour conclure cette communication ? Dans son livre Le principe Démocratie. Enquête sur les nouvelles formes du politique, Albert Ogien et Sandra Laugier (2014, pp.7-8) ont écrit ceci : 
La démocratie sert à revendiquer la dignité des personnes, la probité des gouvernants, la transparence de l’action publique, la fin de l’impunité des dirigeants, la suppression des privilèges exorbitants d’une poigne de possédants, l’indépendance de la presse et des médias, l’assurance d’un niveau de vie décent pour chacun, la garantie de la prise en charge de la maladie, du chômage et de la vieillesse, l’accès à l’enseignement, voire l’épanouissement individuel…On constate que, dès qu’un pouvoir est aujourd’hui soupçonné de bafouer une des dimensions de la justice, de la vie politique, de la liberté individuelle ou de la condition humaine, il peut être publiquement tenu pour responsable d’une atteinte à la démocratie. 
N’est-ce pas parce que la démocratie se présente comme une forme d’organisation qui prend en compte la dimension politique (individu en lien avec les autres) et donne le pouvoir à tous les citoyens en les rendant capables d’agir dans divers processus, qu’elle a une chance de transformation des pays africains comme dynamique interne et non comme une importation de l’extérieur ?

Par Roger Ekoué FOLIKOUE
Maître de Conférences 
Département de Philosophie 
Université de Lomé 

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