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Togo : Entre deux sourds : l’impasse togolaise en grand format

La réalité historique éprouve certains peuples par la violence des armes, d’autres par une érosion lente de l’espoir. Le peuple togolais est tristement parmi ceux que frappe cette seconde épreuve. Il subit des souffrances sans éclat et sans fracas, mais d’une constance qui dispense de toute emphase. Celles des salaires qui ne suffisent plus, des hôpitaux dépourvus de tout le nécessaire, des jeunes diplômés attirés par l’exil comme un aimant et des familles qui comptent leurs jours plus qu’elles ne les vivent. Et, comble de l’infortune, ce peuple se trouve aujourd’hui pris entre deux figures qui, sous des apparences distinctes, concourent au même abandon.

Le premier — l’insouciance au pouvoir, c’est celui qui détient les rênes, le président du Conseil. Il est installé aux palais et aux protocoles. On attendrait de lui qu’il soit le garant de la cité, le gardien des heures difficiles. Il n’en est rien. Tandis que la nation s’épuise, l’homme voyage. On le dit emporté dans les nacelles d’une montgolfière, contemplant les plaines depuis le ciel, comme on feuillette un album. Il va ensuite à la rencontre des Mongols de Chine, comme si les steppes lointaines cachaient le secret de la prospérité togolaise. C’est de l’aérostation politique : un pouvoir qui s’élève pour ne plus voir ce qui se passe au sol.

Cette indifférence n’est pas un accident de caractère ; c’est un système. Elle se nourrit d’une forme de mépris calme pour les gouvernés, réduits au rôle de figurants dans une pièce dont le dénouement est déjà écrit. Le Togolais qui s’éveille à l’aube pour trouver de quoi nourrir les siens a peu d’intérêt pour les itinéraires exotiques du pouvoir. Le drapeau de l’espoir ne flotte plus ; il faseye mollement, comme une voile privée de vent, tandis que le navire dérive vers une destination incertaine.

Deuxième personnage, la plume sans la lutte ! Le deuxième personnage est tout autre, du moins en apparence. Il est installé en Suisse, dans la sérénité des bords de lac, où il se proclame président du Conseil, voire le seul légitime. Il écrit des pages et des pages, tous les jours, sans relâche, avec une fécondité qui s’approche de la logorrhée. Des textes, des communiqués, des proclamations, des exégèses : l’encre coule à flots, et on voudrait y voir le signe d’une énergie révolutionnaire qui accompagne le voyageur en montgolfière.

Mais regardons de plus près. Ce surplus n’est pas un prélude à l’action. C’est son substitut. À force de parler de la lutte, on cesse de la mener. À force d’affirmer sa légitimité, on omet de la conquérir. Ce fleuve de papier, loin d’irriguer le combat, le noie. Le deuxième en a fait un genre littéraire, et le peuple, un lectorat. Quand donc publiera-t-il ses œuvres littéraires ? Il zappe la lutte et la remplace par l’éloquence incongrue dans les Lives TikTok ! Tout comme on change de chaîne quand l’épisode devient trop exigeant.

Tout écrit a ses lettres de noblesse, et l’histoire des émancipations est marquée par des textes séminaux qui ont éveillé les consciences et fécondé les révolutions. Cependant, un texte devient séminal lorsqu’il engendre ; il doit être semence, et non simple parure. Mais dans ce cas, la semence tombe sur le marbre suisse, et rien ne lève. Les pages s’ajoutent aux pages, et la lecture quotidienne des communiqués ressemble finalement à celle d’un métronome : régulière, insistante et parfaitement stérile. Le peuple attend de l’organisation, de la présence, du risque partagé, pas des proclamations.

Deux chemins, une même impasse. Ainsi le Togolais se trouve confronté à un paradoxe cruel. D’un côté, le pouvoir qui s’envole et se désintéresse ; de l’autre, l’opposition de papier qui se retranche dans la prose et s’y barricade. L’un déserte la responsabilité par le haut, l’autre par le lointain. Ils paraissent opposés mais, en réalité, ils se complètent dans l’inaction. Le premier prive le peuple de gouvernement, le second de résistance. Entre ces deux sourds, qui ne s’écoutent pas davantage qu’ils n’écoutent le pays, la douleur du peuple demeure sans écho.

C’est une forme perverse de symétrie. L’un se réfugie dans les nuages, l’autre dans l’exil ; l’un dans le divertissement, l’autre dans le verbe. Aucun ne partage le sort de ceux qu’ils prétendent servir ou diriger. Ils ne connaissent pas la file d’attente devant le dispensaire, le prix du sac de maïs, l’angoisse d’une mère dont le fils s’apprête à prendre la route du désert ou de la mer. Et ce divorce entre les élites, toutes tendances confondues, et le réel vécu est peut-être la plus grave maladie du corps politique togolais.

Le piège de la fièvre obsidionale est grand ouvert ! Et le climat moral qui en résulte est encore plus insidieux. Tiré, harcelé, désabusé, le peuple tend à développer une mentalité obsidionale : le repli sur soi de l’assiégé, la méfiance généralisée, la conviction que le dehors ne recèle que des menaces et que toute parole publique est un leurre. Cette position, compréhensible, est pourtant redoutable, car elle dissout le lien civique et décourage jusqu’à l’idée d’un destin commun. Un peuple qui se croit assiégé ne construit plus ; il se terre.

Il faut y voir la responsabilité conjointe des deux protagonistes. Le premier a nourri le désenchantement par son indifférence, le second l’a entretenu par ses promesses sans lendemain, chaque proclamation sans suite ajoutant une déception à la déception. À force de faire miroiter une issue qui ne vient jamais, on épuise la patience des peuples plus sûrement encore que par l’oppression ouverte.

Comment répondre aux thaumaturges et aux calembredaines ? Premièrement, refuser les miracles. Le peuple togolais n’a pas besoin d’un thaumaturge, qu’il vienne du palais ou des rives du lac Léman, d’un faiseur de prodiges censé guérir d’un geste ou d’un mot les plaies d’une nation entière. Les sociétés ne se relèvent pas par enchantement ; elles se relèvent par le travail obstiné, l’organisation patiente et la solidarité concrète. Toute figure qui prétend incarner à elle seule le salut commun mérite la plus grande défiance.

Ensuite, il faut reconnaître les calembredaines pour ce qu’elles sont. Les promenades en montgolfière, les visites aux peuples des steppes et les proclamations de légitimité à distance font partie du même registre des fadaises dont se repaît une politique sans substance. Le rire amer provoqué par ces extravagances ne doit pas faire oublier leur gravité. Un jour de plus passé à gesticuler inutilement est un jour de plus de privations pour ceux qui n’ont que leur propre endurance.

Cela dit, cette lucidité est une simple propédeutique. Elle prépare, elle déblaie, elle initie ; elle ne saurait tenir lieu de programme. Mais elle est nécessaire, car aucune reconstruction n’est possible sur le terrain des illusions. Il faut d’abord renoncer aux faux sauveurs pour pouvoir ensuite former des citoyens, des associations, des solidarités locales et des mobilisations réelles, enracinées dans le pays, pensées par lui et pour lui.

Sans céder aux Cassandres, on pourrait, devant un tel tableau, faire preuve de défaitisme. Il serait aisé, presque confortable, de céder à ces oracles du malheur qui proclament l’irrémédiable et condamnent d’avance toute tentative. Ce serait mal connaître le peuple togolais, dont l’histoire atteste la capacité de ressaisissement, la dignité silencieuse et l’ingéniosité dans l’adversité. Les Togolais ont survécu à bien des tempêtes ; ils survivront à celle-ci, pourvu qu’ils cessent d’attendre leur délivrance de ceux qui l’ont si longtemps différée.

Au terme de cette méditation, la vérité est simple et exigeante : le salut du Togo ne viendra ni des nacelles ni des plumes. Il viendra de ceux qui, sur le sol même du pays, refusent de désespérer et de se taire, de ceux qui travaillent, enseignent, soignent, organisent et résistent sans tambour ni trompette. Entre le pouvoir qui s’évade et l’opposition qui s’écrit, il reste un peuple, immense de patience et de courage, qui mérite mieux que des spectateurs. Il mérite des serviteurs. Rendez-vous le 20 novembre 2026 !

Par: Ben Djagba — L’Encre Saignante de Kpédomé, Notsé.

Salt Lake City, Utah 19 octobre 2026

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