Alors que Lomé et Moscou accélèrent leur coopération à tous les niveaux, de jeunes Togolais se retrouvent enrôlés dans une guerre lointaine qui les dépasse.
Eté 2026. Les images des pluies diluviennes qui submergent plusieurs quartiers de Lomé font le tour des réseaux sociaux et la une des journaux locaux. Dans la capitale, l’urgence est aux rues inondées, pourtant, sur le port, un autre phénomène attire l’attention des spécialistes sur ce pays africain de 9 millions d’habitants. Le Mikhail Britnev, cargo battant pavillon russe et visé par des sanctions américaines, a accosté le 9 juillet. Des images satellites suggèrent qu’il transporte des véhicules militaires. Quelques jours plus tard, une colonne de blindés et de camions traverse le Togo, puis le Burkina Faso, direction le Mali. Selon l’hebdomadaire Jeune Afrique et d’autres sources locales, ces véhicules sont destinés aux forces maliennes et à leurs alliés russes.
Ces dernières années, le Togo, ancienne colonie allemande, puis française à partir de 1914, est devenu un terrain fertile à l’expansion de Moscou dans le golfe de Guinée. Après le Sahel, où Wagner et désormais l’Africa Corps, placé sous l’autorité du ministère russe de la Défense se sont amplement déployés, la Russie cherche à faire du pays et de sa façade atlantique un point d’ancrage dans la région.
« Le Togo est un champ expérimental dans ses relations à la fois avec la France et la Russie », analyse Folly Ékoué Gada, historien et enseignant-chercheur à l’université de Lomé. « Lomé n’a jamais fait de la rupture des relations diplomatiques son mode d’action, poursuit-il. Et aujourd’hui, le pays cherche à diversifier ses partenaires à cause de ses besoins sécuritaires. »
Comme ses voisins côtiers d’Afrique de l’Ouest, le pays est confronté à l’expansion des groupes djihadistes depuis le Sahel. Dans le Nord, les attaques se sont intensifiées depuis 2022, notamment dans la région des Savanes, frontalière du Burkina Faso. Rien qu’entre janvier et juillet 2025, 15 attaques attribuées au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, ont tué 62 personnes, dont 54 civils et 8 militaires, selon le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey.
Pourtant, le Togo a choisi de maintenir des liens étroits avec les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger, malgré les coups d’État et les sanctions régionales. En s’imposant comme le pont privilégié de ces régimes sahéliens déjà acquis à Moscou, Lomé préparait sa propre mue.
Diplomatie masquée et opacité sécuritaire
Le 19 novembre 2025, sous les dorures du Kremlin, le président togolais, Faure Gnassingbé, serre la main de son homologue russe, Vladimir Poutine. La photo scelle un accord de coopération militaire bilatéral, et entérine la bascule. Longtemps pilier de la Françafrique, le Togo affiche désormais sans fard son arrimage à Moscou.
Derrière ce virage, la survie économique dicte la manœuvre. Le port de Lomé, débouché maritime vital pour le Sahel enclavé, concentre 30 à 40 % de l’activité du pays. Pour préserver ses quais, le pouvoir togolais s’est fait le facilitateur logistique des juntes – quitte à ouvrir la voie aux cargaisons et aux intérêts stratégiques russes.
« À Lomé, Ankara et Moscou, le silence est total sur les effectifs et les missions », s’indigne un représentant de l’opposition, dénonçant « l’opacité qui entoure ces décisions stratégiques et les dérives qui peuvent en découler » face à la présence présumée de centaines de paramilitaires russes dans le nord du pays. Faure Gnassingbé, fils du défunt général Eyadéma, s’est tenu dans l’ombre de son père jusqu’à ce que les militaires le portent à la tête du Togo en 2005. Vingt et un ans plus tard, il continue de cultiver son art du secret érigé en mode de gouvernance. Les accords de défense se signent à huis clos, les colonnes blindées transitent sous les radars et la diplomatie avance masquée. Une opacité qui verrouille tout débat public et qui pose une chape de plomb sur les réalités d’un pays à bout de souffle.
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Source : Le Point

