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Afi Nayo ou le langage de l’intime

Peu exposée dans les circuits de l’art contemporain africain, l’artiste togolaise qui se méfie des étiquettes expose avec son compagnon dans le prestigieux écrin du Château La Coste, près d’Aix-en-Provence.

À Puy-Sainte-Réparade (Bouches-du-Rhône), il existe un vignoble bien particulier, le Château La Coste. Particulier parce qu’entre les différents cépages – syrah, sauvignon blanc, grenache, vermentino, cinsaut, chardonnay – et la forêt, les visiteurs peuvent suivre un parcours d’art et d’architecture exceptionnel.

Ému par la beauté des lieux, l’homme d’affaires irlandais Patrick « Paddy » McKillen y a fait construire des bâtiments dessinés par les plus grands architectes contemporains, qui se fondent dans le décor naturel. Ici un chai de vinification signé par le Français Jean Nouvel, là un pavillon d’exposition conçu par l’Italien Renzo Piano, un peu plus loin un pavillon de musique de l’Americano-Canadien Franck Gehry et à l’entrée, un portail et un centre d’art imaginés par le Japonais Tadao Ando pour accueillir l’amateur d’art, de vin, ou des deux !

Vignes et œuvres monumentales

L’entrepreneur natif de Belfast a aussi semé des œuvres d’art contemporain un peu partout le long des allées. Et non des moindres : se côtoient ainsi des pièces créées par Alexander Calder, Louise Bourgeois, Yoko Ono, Richard Serra, Prune Nourry, Richard Long… Au total, près d’une quarantaine de pièces, souvent monumentales, à voir dans un lieu ouvert au public toute l’année et qui séduit de plus en plus : quelque 300 000 personnes par an y font une halte gastronomico-œnologico-artistique.

Être exposé au Château La Coste, ce n’est pas rien. La Togolaise Afi Nayo mesure sa chance, elle qui expose ses créations avec celles de son compagnon, le sculpteur Philippe Anthonioz, jusqu’au 5 novembre 2023 dans l’écrin du pavillon Renzo Piano. Avec Cheek to cheek (« Joue contre joue »), les tableaux sur bois de l’une dialoguent avec les sculptures en bois de l’autre, en référence à la chanson de Bob Dylan Mozambique (1976) : « I like to spend some time in Mozambique / The sunny sky is aqua blue / And all the couples dancing cheek to cheek. »

Rejetée partout

Née en 1969 à Lomé, Afi Nayo a derrière elle une longue carrière d’artiste, mais se tient à distance des chemins balisés de la création plastique. Si elle a participé à la biennale de Dakar en 2013 et vendu notamment une œuvre à l’African Art Museum du Smithsonian Institute de Washington D.C., difficile de voir son travail dans les foires ou les expos collectives du marché de l’art contemporain africain. Peut-être parce qu’elle se méfie de ces termes qui enferment. « Je me suis toujours sentie rejetée partout, en Afrique comme en Europe, confie-t-elle. Et je me suis toujours sentie spéciale. »

Dans le catalogue qui lui est consacré, elle converse avec l’autrice ivoirienne Virginie Ehonian : « Mon univers est peuplé, mais pas uniquement de sentiments d’Afrique. Cette insistance par rapport au continent africain m’a toujours interpellée… Je pense que les origines des artistes ne doivent pas servir d’étiquettes. Malgré tout, la lumière doit être mise sur l’ensemble de cette communauté culturelle – écrivains, artistes, poètes… – afin qu’elle devienne un modèle pour les prochaines générations », confie-t-elle.

Tableaux sur bois, scarifications, incisions

Les œuvres qu’Afi Nayo présente aujourd’hui disent une réelle singularité : d’apparence abstraite, ses tableaux sur bois relèvent autant de la sculpture que de la peinture. Marqués, scarifiés au point d’en paraître veloutés, ils pourraient faire penser à des étoffes ou des tissus traditionnels africains. Mais il faut se méfier des premières impressions et lorsque l’on s’approche un peu, ou bien lorsque l’on s’éloigne, des motifs apparaissent, animaux, silhouettes humaines, visages discrets. Autant de signes mouvants, de marques insaisissables, de scarifications secrètes tantôt pyrogravées, tantôt incisées à la gouge, qui invitent à un voyage imaginaire… Plus singuliers encore, ses cubes terreux qui marient la pureté d’une forme géométrique à un foisonnement de signes mystérieux. Entre science et conscience, une magie de l’intime se fait jour : le cubisme selon Afi Nayo.

Lomé, la mer et la couleur de la terre

Si l’artiste retourne souvent au Togo, elle n’y a vécu qu’une dizaine d’années quand elle était petite, avant de venir habiter en France avec le frère de sa mère et ses deux cousins. « De l’enfance, je retiens les palmiers, la mer, la couleur si particulière de la terre, raconte-t-elle. Mon père était menuisier, ma mère était couturière. J’ai connu mes premiers émois artistiques très tôt, dans l’atelier de mon père. J’étais fascinée par le bois et par toutes les machines utilisées pour le travailler qui venaient d’Europe. J’étais sous le coup d’une interdiction absolue de territoire en raison du danger qu’elles représentaient. J’ai donc développé toutes sortes de stratégies pour me cacher et pouvoir observer ce monde fascinant. »

« [La gare de] Diamniadio reflète le tourbillon d’énergies autour de la ville nouvelle… Par sa structure en forme d’ovni, j’ai voulu montrer ce vers quoi le Sénégal tend : exister sur l’échiquier mondial. » © Peter Kubilus assisté par Jared Boslet

Contemplative, la jeune fille peut rester des heures « à regarder les plantes, à observer les fleurs », ce qui n’est pas toujours compris par son entourage. Ni encouragé. L’arrivée à Paris n’est pas difficile : « C’était bien de découvrir autre chose, de pouvoir satisfaire mes curiosités d’enfant. Mes parents me manquaient, mais ce n’était pas une souffrance. »

École de la vie

Lorsque l’on évoque son parcours d’artiste, Afi Nayo surprend par sa franchise, ses hésitations et un discours moins construit, moins conceptuel, moins appris que ceux que l’on entend habituellement dans la bouche des artistes contemporains. Si elle a commencé la peinture à l’âge de 17 ans « sans plan de carrière », elle n’a jamais suivi d’école d’art à proprement parler et préfère mentionner « l’école de la vie » faite de rencontres qui lui ont permis d’avancer. Comme avec Marie O’Connor Velle qui l’entraîne un jour chez Adam, boutique spécialisée dans les beaux-arts du 14e arrondissement de Paris, et l’invite à choisir tout ce dont elle a besoin sans regarder les prix. Ou comme cet artiste autodidacte à qui elle montre ses sculptures et qui lui dit d’arrêter tout de suite, parce que ce qu’elle fait est très mauvais et qu’il vaudrait mieux qu’elle peigne. Sans parler du père de sa fille qui « s’est consacré à [sa] peinture jusqu’à ce [qu’elle] puisse avoir confiance en [elle] ».

À la fois fragile et déterminée, Afi Nayo dit « douter en permanence » et « avoir beaucoup de force ». Désormais, c’est aux côtés de l’artiste et designer Philippe Anthonioz qu’elle chemine. Ils ont en partage le goût du bois. Les cubes exposés au Château La Coste sont le fruit d’un travail commun : « J’ai réalisé les cubes, Afi les a gravés », explique le sculpteur.

À distance du marché de l’art, même si ses œuvres peuvent se vendre entre 5 000 et 25 000 euros, Afi Nayo reconnaît « être tout le temps en pétard » et entretenir des relations complexes avec les galeries. Comme avec tous ceux qui posent sur elle un regard condescendant, qu’il s’agisse de mépris de classe ou de mépris de race. À demi-mots, elle dit la difficulté d’un monde artistique policé et régi par des codes stricts où il faut savoir entrer dans des cases, polir un discours, suivre une stratégie. Compliqué pour elle : « Je suis quelqu’un qui dérange beaucoup », et qui s’étonne qu’on s’intéresse à son travail pour écrire un article. Sans jamais renoncer à la peinture, elle a longtemps vécu d’autre chose, travaillant notamment dans un bistrot à vins.

Langage primordial

Dans le pavillon Renzo Piano du Château La Coste, les œuvres qu’elle présente sont pour la plupart des formats carrés aux couleurs chaudes – ou du moins chaleureuses – jouant avec des motifs géométriques plus ou moins réguliers. Bien loin de toute revendication politique ou sociale évidente, elles invitent à s’approcher au plus près, avant de s’éloigner pour retrouver la vision d’ensemble et tenter de deviner le sous-texte du palimpseste. Leur texture, obtenue par un long travail d’incisions et différentes couches de peinture, accroche le regard et interroge.

« Mes tableaux viennent comme des pages d’écriture, explique-t-elle à Virginie Ehonian. Je commence en haut à gauche et je termine en bas à droite. Parfois, j’efface tout… » Pages d’écriture ? On pense plutôt à ces tablettes d’argile qui servirent pour les premiers alphabets – comme si l’artiste était à la recherche d’un langage primordial qu’il nous faudrait déchiffrer. Parfois, des animaux apparaissent encore, comme dans les hiéroglyphes égyptiens. « J’aime le mystère, les animaux, la nature, l’amour, dit-elle. Mon animal, c’est le guépard, à la fois puissant et vulnérable. » Discret, sans effets de manche, son travail laisse une impression durable sur la rétine – comme un bon vin sur les papilles.

Cheek to cheek, d’Afi Nayo et Philippe Anthonioz, Pavillon Renzo Piano, Château La Coste, jusqu’au 5 novembre 2023

Jeuneafrique.com

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