Chronique d’un Ubu tropical et les aventures extraordinaires dans la grande chienlit de Lomé
« Le poisson pourrit par la tête. »
Quand notre timonier monte sur le trône sans trop forcer. Racontons-le ! Il était une fois, au pays du Phosphate, et de mer en eau profonde, un royaume que les visiteurs appelaient la Suisse de l’Afrique, mais que ses habitants, entre deux soupirs, nomment simplement là-bas — l’autre monde — celui où les lois de la logique ordinaire ne s’appliquent plus depuis fort l-o-n-g-t-e-m-p-s, vivait…
En ce royaume béni des Dieux et maudit des hommes, régnait en majesté absolue un certain Faure Gnassingbé — de grâce omettons son prénom car Dieu n’est pas dans les foutaises —, fils de son père — et c’est là, chers amis, la mauvaise goutte du père assassin qui constitue le nœud du conte sous le baobab ! Car comme disent les anciens : « La pintade ne pond point des œufs de perdrix. » Le père avait tenu le sceptre d’une main de fer pendant trente-huit ans, et lorsqu’il rendit son âme à Dieu un beau matin de février 2005, l’armée — si prompte, si prévoyante, si touchante dans son dévouement dynastique — installa le fils sur le trône avant même que le corps du géniteur fût refroidi. Mi va se edru loooh !
La Constitution fut pliée en quatre, rangée dans un tiroir, et l’on n’en parla plus. Père mort, fils roi : voilà une arithmétique que n’eût pas reniée le Père Ubu lui-même. Ah, le Père Ubu ! Ce gros personnage qu’Alfred Jarry avait imaginé pour se moquer des tyrans bouffons, de ces potentats qui se prennent au sérieux et font rire aux dépens de leurs sujets — mais d’un rire forcé et jaune, le genre qui fait mal aux mâchoires.
Faure Gnassingbé, lui, est un Ubu moderne, un Ubu en costume trois-pièces qui va à Davos serrer des mains et revient à Lomé signer des décrets. Il a troqué la tunique de farce pour le langage policé des institutions, mais sous le vernis démocratique, la même mécanique tourne : « Vive la Minorité, car sans la Minorité il n’y aurait point de Roi ! » Vive le Togo, car sans le Togo il n’y aurait point de Gnassingbé. Notre homme a donc hérité d’un pays comme on hérite d’un vieux fusil rouillé : avec précaution, en évitant d’en pointer le canon vers soi.
Vingt ans ! Vingt ans au cours desquels Faure a été élu, réélu, re-réélu, chaque scrutin plus propre que le précédent selon ses propres commissaires électoraux, chaque victoire plus éclatante que la dernière selon ses propres mathématiciens. « Qui compte les voix fait les rois », dit le proverbe — et surtout, nousbrillons [SIC] pas ! Dans ce pays, on sait compter.
Les Aventures du Grand Chasseur, ou Tartarin à Lomé Mais ne soyons pas injustes. Faure Gnassingbé n’est pas un homme sans talent, quand même ! C’est même, à sa manière, un extraordinaire aventurier — de ceux qu’Alphonse Daudet eût croqués avec une tendresse goguenarde. Vous souvenez-vous de Tartarin de Tarascon, ce brave homme de Provence qui racontait ses chasses au lion avec une emphase épique, alors qu’il n’avait jamais quitté son jardin et que le seul fauve qu’il eût approché était le chat de la voisine — Médiateur de premieres heures ?
Eh bien, Faure Gnassingbé est le Tartarin de l’Afrique de l’Ouest. Il chasse le Développement avec un fusil chargé de communiqués de presse et de sommets porn-africains [SIC]. Il traque la Démocratie à travers les savanes des discours officiels. Il poursuit la Bonne Gouvernance dans les buissons des sommets internationaux. Et il veut même redresser la carte du Monde !
De montgolfières en montgolfières, de retour de chaque expédition — Bruxelles, Paris, Washington, New York —, notre Tartarin débarque à l’aéroport de Lomé avec ses trophées : des mémorandums d’entente, des promesses de partenariat, des cadres de dialogue inclusif. Les ministres l’accueillent en fanfare. La télévision nationale diffuse en boucle les images de la poignée de mains avec le président russe, la photo protocolaire avec la directrice du FMI.
« Regardez ! » semble-t-on dire. « Notre lion a encore tué du gros gibier ! » Et le peuple, naufragé des pluies non diluviennes d’applaudir — ceux qui ont la télévision, du moins. Les autres, ceux qui n’ont pas l’électricité, ceux dont les enfants boivent l’eau du marigot, ceux dont les mères meurent en couche faute de sage-femme, ceux-là applaudissent plus mollement.
Ah oui, ça en vaut la chandelle ! Mais on ne leur demande guère leur avis. « Le ventre vide n’a pas d’oreilles », et dans ce royaume, il vaut mieux ne pas avoir zoreilles [SIC] du tout — car les murs en ont, et les murs appartiennent à l’État. Le Grand Chasseur a pourtant ses victoires. On lui reconnaîtra ceci : il a modernisé le vocabulaire de la répression.
Sous feu son père, on tirait à balles réelles dans les foules et on brûlait des villages — c’était brutal, certes, mais honnête dans son horreur. Sous Faure, on a affiné les méthodes. On dissout les manifestations au gaz lacrymogène, on arrête les opposants pour trouble à l’ordre public, on ferme internet pendant les élections — mesure technique, précise-t-on —, on exile les voix gênantes en les laissant partir d’elles-mêmes, puisqu’il n’y a plus de place pour elles ici. C’est du Tartarin raffiné : la cruauté avec une touche de modernité numérique.
« Chasseur qui manque sa proie dit que l’herbe était haute. » Dans les couloirs feutrés des chancelleries occidentales, Faure dit toujours que l’herbe était haute.
Alice au Pays des Merveilles ; si Tartarin illustre le panache de façade, c’est Alice qui nous permet de comprendre l’architecture mentale du régime. Car pour vivre au Togo de Faure Gnassingbé, il faut avoir traversé le miroir.
— Comment peut-on perdre une élection qu’on a organisée soi-même ? demanda Alice.
— Impossible, répondit la Reine Rouge.
— Ici, on annonce d’abord le résultat, et on vote ensuite.
— Mais alors, à quoi sert le vote ?
— À donner bonne conscience aux observateurs internationaux, dit la Reine,
Au Togo, il faut courir très vite pour rester au même endroit. Le pays est plein de ces inversions merveilleuses où les mots ne signifient plus ce qu’ils signifient. La Commission Électorale Nationale Indépendante n’est ni nationale dans ses intérêts, ni indépendante dans ses décisions. Le Dialogue National est un monologue à plusieurs voix dont toutes les partitions ont été écrites à l’avance. Les Forces de Défense et de Sécurité défendent, pour être exact, la sécurité du régime. Et la Constitution, cette noble dame damnée, a subi tant d’amendements qu’elle ne se reconnaît plus dans le miroir.
Alice, perdue dans ce pays des merveilles de Dégnigban, croise des personnages hauts en couleur. Le Chapelier Fou, c’est le porte-parole du gouvernement, qui explique à la presse que les manifestants blessés lors des répressions se sont blessés eux-mêmes par enthousiasme. Le Chat du Cheshire, c’est l’opposition légale, qui sourit de toutes ses dents depuis des décennies sans parvenir à mordre quoi que ce soit de substantiel même si évidences y sont. Et la Chenille sur son champignon, c’est le président lui-même, qui fume le narguilé de la légitimité internationale en demandant d’un ton paresseux : — Qui es-tu, toi qui parles de démocratie ? « L’arbre qui fait le plus de bruit n’est pas toujours celui qui tombe », dit-on chez nous.
Faure Gnassingbé, le PCM (Partir ? C‘est hors de Ma portée) a compris la leçon en sens inverse : il ne fait aucun bruit. C’est là son génie propre, sa marque de fabrique, ce qui le distingue du Père Ubu vociférant. Il gouverne dans le silence feutré des technocrates, dans la langue douce des réformes annoncées et jamais accomplies, dans le temps l-o-n-g de celui qui sait qu’il n’a aucune raison de se presser — puisque personne, dans ce royaume, n’a le pouvoir de le faire partir.
Les manifestations de 2017-2018 avaient failli tout changer. Des centaines de milliers de Togolais dans les rues, réclamant le retour à la Constitution de 1992, la limitation des mandats, la fin d’une dynastie qui confond un État avec un domaine privé. « Deux crocodiles ne peuvent partager le même marigot », dit le proverbe — et le peuple avait décidé qu’il était temps de choisir lequel des deux crocodiles devait rester. L’armée, fidèle à ses traditions familiales, choisit pour lui. Les manifestants furent dispersés. Les leaders exilés ou emprisonnés. Et Faure, magnanime, proposa un dialogue. Un de plus. Le dernier en date d’une longue série de dialogues qui finissent toujours par un monologue.
« La patience est la mère de toutes les vertus », proclame-t-on dans les prêches du dimanche. Ce que l’on omet d’ajouter, c’est que la patience des opprimés est aussi le meilleur allié des oppresseurs.
En attendant, les palmes balancent sur Lomé, le phosphate s’exporte, le port de Lomé traite ses conteneurs, et la Françafrique veille au grain comme elle l’a toujours fait, pragmatique et discrète, préférant la stabilité d’un dictateur connu à l’instabilité d’un peuple libre. « Mieux vaut un diable connu qu’un saint inconnu » : telle est la philosophie de la diplomatie au Togo depuis soixante ans, et Faure Gnassingbé en est le produit le plus abouti, le plus présentable, le plus exportable et enfant le plus abruti. Ubu dirait : « Merdre ! », et ce serait au moins une honnêteté. Tartarin rentrerait à Tarascon en racontant qu’il a tué le lion. Et Alice, réveillée de son rêve étrange, se demanderait si tout cela était bien réel. Mais au Togo, mes amis, on ne se réveille pas. On s’adapte.
« L’eau s’accommode à tous les récipients » et du poisson frais depuis mon salon ; point, n’ai-je besoin de filets vers les lagunes et rivières, — et le peuple togolais, patient, résistant, vivace malgré tout, attend toujours le jour où le récipient se fissurera enfin. Ce jour-là, même le chat du Cheshire aura cessé de sourire.
— Fin, tout comme Alfred Jarry, Alphonse Daudet et Lewis Carroll, nous avons compris avant tout le monde que le pouvoir absolu est, au fond, une affaire d’absurdité grotesque.
Par Ben Djagba Salt Lake City 23 avril 2026

