À l’occasion du 66e anniversaire de l’indépendance, 27 avril 2026
Oh orages de saison sèche ! Oh tonnerre, sans pluie ! Oh illustre Ubu ! Oh voltige ! Oh sobre re-baptême ! Du scalpel, car le Pays, C’est Moi. Oh orages de saison sèche ! Oh tonnerre, sans pluie ! Oh illustre Ubu ! Oh voltige ! Oh sobre re-baptême ! Du scalpel, car le Pays, C’est Moi.
Le chef de l’exécutif togolais a dévoilé avec la solennité d’un grand-prêtre son triptyque : « Protéger, Rassembler, Transformer ». Faisons un calcul mental, et voilà RPT qui renait. Il faut reconnaître l’habileté de la formule. Ces trois verbes, aussi consensuels qu’un lever de soleil, aussi inattaquables qu’une prière du vendredi, possèdent le mérite essentiel de ne rien promettre de concret. Qui donc, en vérité, s’opposerait à la protection des citoyens ? Qui oserait défendre la division ou le statu quo économique ? Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, mais celui qui veut endormir son peuple lui promet l’éden et du divertissement.
Le « protéger », première vertu du triptyque, est présenté comme une mission presque divine. Certes, nul ne contestera la nécessité de sécuriser le nord du pays, confronté à des menaces bien réelles. Mais l’on ne peut s’empêcher de remarquer que le nord togeôlais [SIC] subit l’insécurité depuis précisément plusieurs années de gouvernance Gnassingbé. Promettre de « réparer » ce que l’on a laissé s’abîmer, c’est ce que nos grands-mères appelaient, avec leur bâton de cuir-dent jaune, vendre le feu et se proposer ensuite comme pompier.
La souveraineté, ce mot qui voyage bien et loin, de montgolfières en montgolfières. L’indépendance, nous dit-on avec une conviction qui force l’admiration, n’est pas un simple souvenir mais une responsabilité permanente. Formidable. On attendait justement cette précision capitale. Sauf que cette responsabilité, exercée depuis soixante-six ans par une même famille politique, commence à ressembler à ce que les juristes nomment une possession trentenaire, et ce que les citoyens ordinaires appellent plus simplement une confiscation. La souveraineté nationale, belle chose en vérité. Mais comme le rappelle l’adage : la liberté d’un renard dans un poulailler n’est pas celle des poules. Il y’a eux, bougres de bourg, et nous.
Le discours salue aussi la vigueur des institutions togolaises. Il est vrai que la Vᵉ République, née dans la discrétion et actée par zangbetowo [SIC] sous la supervision bienveillante d’une Assemblée monocolore, a instauré un régime parlementaire d’une nouveauté certaine : celui où l’initiateur de la réforme se retrouve, par une ironie institutionnelle saisissante, à la tête du nouveau système. L’opposition, qui avait qualifié ce montage de « coup constitutionnel », aurait sans doute mérité que la feuille de route nationale la mentionne autrement qu’en note de bas de page.
Du poisson en gogo direct depuis mon salon ! Bien, parlons de l’eau, de l’électricité et de l’éternel lendemain. L’accès à l’eau, à l’électricité et à une éducation de qualité sont présentés comme des « priorités ». Ces mots familiers illuminent le discours d’une lumière émotive, d’autant qu’ils ont ponctué chaque allocution présidentielle depuis, au moins, deux décennies. Il existe au Togo, dans certains quartiers de Lomé et dans de nombreux villages, une habitude bien ancrée : écouter le chef de l’État promettre l’eau courante le soir, puis aller puiser au puits le matin. Belles paroles ne nourrissent pas, deh ! Et de fait, une « priorité » qui se répète indéfiniment sans échéance précise n’est plus une priorité : c’est un idéal, ce qui est une catégorie tout autre.
Le Président du Conseil a annoncé que des « échanges seront organisés avec divers acteurs pour enrichir la feuille de route ». Une action publique « ouverte et participative », dit-on. Voilà qui paraît rassurant. On se souvient pourtant que la Constitution de 2024 fut adoptée sans que ce désir de participation ne se manifeste avec la même ferveur. La démocratie participative, à en juger par les faits, semble fonctionner à géométrie variable : généreuse quand il s’agit de promettre, plus restreinte quand il s’agit de décider.
La flamme a été rallumée, le peuple s’écrouant [SIC] sans courant dans l’obscurité, et la cérémonie de ranimation de la flamme de l’indépendance, célébrée la veille en grande pompe à la place de l’indépendance, a constitué un moment de haute symbolique. Le Président du Conseil a gravi les marches du monument pour embraser la vasque. Beau geste, certes, mais dans certains quartiers de Lomé, c’est le délestage qui embrase plutôt les soirées. Quand le chef danse, ses courtisans applaudissent, même si la case brûle derrière lui.
Supercherie, bana togolais, N’Zambe ! Supercherie est togolais ! « Hospitalité et médiation au service d’une diplomatie active » mérite aussi qu’on s’y arrête. Que le Togo se présente en médiateur régional n’est pas sans fondement : Lomé a effectivement accueilli plusieurs négociations sur le continent. Ironie piquante du yébéssé [SIC] chaud, qui ne parvient pas à dialoguer avec sa propre opposition interne, mais se propose d’arbitrer les querelles du voisinage. Il balaie la cour des autres sans nettoyer la sienne ; bana togolais !
Le discours du 27 avril 2026 constitue un spécimen remarquablement abouti d’un genre littéraire rare depuis le 14e siècle, un discours-horoscope : assez vague pour convenir à tous, assez optimiste pour que nul ne s’en plaigne officiellement, et assez solennel pour faire oublier qu’on l’a déjà entendu l’année précédente, et celle d’avant. Soixante-six ans d’indépendance, c’est l’âge de la maturité. C’est l’âge où un homme connaît ses limites, mais aussi, parfois, accomplit de grandes choses. Pour une nation, c’est l’âge où les promesses ne suffisent plus. Aussi, permettez-moi d’évaluer l’arbre à ses fruits.
Le peuple togolais, lui, ne manque ni d’intelligence ni de patience. Il a appris, à force de discours et de défilés militaires, l’art subtil d’écouter ce qui se dit et de mesurer ce qui se fait. Il connaît ce proverbe éwé que la tradition lui a transmis : « La bouche dit, la main fait — et c’est la main dont on se souvient. » Voilà, en somme, l’épreuve véritable de ce triptyque élégant. Protéger : les Togolais attendent. Rassembler : les Togolais observent. Transformer : les Togolais, patiemment, comptabilisent. Et l’Histoire, cette vieille dame damnée sans pitié, en prend bonne note.
Attendez, prenez de la peine à rester courageux. C’est la patience qui manque le moins ! Car, le Pouvoir, C’est Moi
Par— Ben Djagba, le 28 avril 2026


Oui, nous sommes perdus dans les grandes théories… Nous comprendrions mieux, une capitale sans coupure de courant, et sans inondation… Nous attendons une route adaptée au trafics entre le Togo et l’AES… C’est cela le projet inachevé de 66 ans d’indépendance.