Un café littéraire tenu le 8 mai 2026 à la bibliothèque de l’Université de Lomé a marqué la sortie officielle d’un essai qui dérange. Publié aux Éditions Awoudy, « Comment l’Occident a armé la Chine » du Dr. Festus Tamakloe propose une lecture sans complaisance des mécanismes qui ont fait de Pékin la puissance qu’elle est devenue. Devant un public majoritairement estudiantin, l’auteur a livré une analyse à la fois rigoureuse et provocatrice, et ses conclusions font froid dans le dos.
Le titre est une thèse en soi. En cherchant à maximiser leurs profits et à conquérir le marché le plus peuplé de la planète, les économies occidentales ont, selon Festus Tamakloe, sciemment ou non, fourni à la Chine les armes de sa propre ascension. Délocalisations industrielles, transferts de technologies, joint-ventures contraints : autant de mécanismes par lesquels l’ « usine du monde » a progressivement absorbé, maîtrisé, puis dépassé le savoir-faire de ses partenaires commerciaux. « La Chine n’est plus seulement une puissance industrielle. Elle est devenue un pays très innovant, capable de faire concurrence à ses maîtres d’hier », a résumé l’auteur face à son auditoire.
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L’illusion démocratique
Les échanges les plus vifs de la soirée d’hier ont porté sur une question centrale : le modèle chinois est-il transposable en Afrique ? Et plus précisément, peut-il fonctionner sous régime démocratique ? L’Enseignant-Chercheur Tamakloe n’a pas esquivé. Pour lui, la démocratie telle qu’elle a été importée sur le continent africain porte en elle une faille structurelle majeure : chaque alternance politique s’accompagne d’un changement de vision, de priorités, de partenaires. Là où la Chine, sous gouvernance centralisée, a pu maintenir une trajectoire de développement sur plusieurs décennies, les États africains se réinventent à chaque élection, au détriment de la continuité et de la confiance des investisseurs.
« La démocratie est un piège pour nous », a-t-il tranché, précisant aussitôt sa pensée : « Nos États n’étaient pas prêts. Nous sommes d’autres peuples, forgés autrement ».
Ce n’est pas un plaidoyer pour l’autoritarisme, nuance-t-il, mais un appel au pragmatisme : libéraliser l’économie, garantir la stabilité politique, absorber les capitaux et les transferts de technologie, tout en préservant la souveraineté de l’État. « C’est exactement ce que les Chinois ont fait, et ça a réussi à merveille ».
Acheter les brevets plutôt que réinventer la roue
Sur la question du rattrapage technologique africain, l’auteur s’est montré résolument pragmatique. L’Afrique n’a pas à réinventer la roue, plaide-t-il. En acquérant des brevets, en formant ses ingénieurs et en garantissant un environnement stable aux investisseurs, le continent peut enclencher une dynamique comparable à celle qu’a connue la Chine dans les années 1980 et 1990. La masse critique intellectuelle existe. Ce qui manque, c’est la vision politique et la continuité institutionnelle pour la mettre au service du développement.
La crainte d’une hégémonie qui ne dit pas encore son nom
Mais c’est sur la question de l’hégémonie chinoise que Dr. Festus Tamakloe a livré ses réflexions les plus inquiètes. Car si son livre décortique les erreurs occidentales, il ne célèbre pas pour autant la montée de Pékin. « Entre le recul de l’unipolarité occidentale et l’émergence de la Chine dans un monde multipolaire, le véritable enjeu reste l’équilibre mondial », avertit-il. Car la Chine d’aujourd’hui, courtoise dans sa diplomatie, finance les infrastructures africaines tout en endettant les États.
Demain, avec un budget militaire dépassant celui de plusieurs puissances réunies, rien ne garantit cette bienveillance. L’auteur craint simplement le remplacement d’une domination par une autre, et l’Afrique prise en étau.
Disponible à 2 500 francs pour les étudiants et à 5 000 francs pour le grand public, « Comment l’Occident a armé la Chine » s’annonce comme l’un des essais africains qui invite, en définitive, à une seule question : dans un monde qui bascule, quelle est la place de l’Afrique et qui décidera pour elle ?
