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TOGO : Caniveaux & Travaux en Cours

Ici, c’est l’Ubu Roi, Monarque absolu, Protecteur des caniveaux et Ennemi des papareils[SIC] photographiques

A Taras-kon, l’histoire s’aligne pudiquement dans l’Histoire ! Oui, il y une Histoire plus rare, plus singulière — car le langage sérieux s’y brise comme une dent sur un caillou cach dans le riz. Ici, c’est le Togo. Le Togo de Faure Gnassingbé appartient à des bourreaux sans véritable méthode. Et leur méthode, a priori banale dans l’arsenal de tout despote digne de ce nom, atteint ici des sommets de grotesque que même Alfred Jarry, inventeur de l’immortel Ubu Roi, n’aurait pas osé porter à la scène.

Car enfin — et qu’on me pardonne l’étonnement naïf — pour avoir photographié un caniveau, un homme a été étranglé, blessé, privé d’eau, et emprisonné pendant plus de neuf jours au mépris de toute légalité. Ce n’était pas un comploteur. Ce n’était pas un espion à la solde de puissances étrangères. Un citoyen. Un homme qui regardait un trou dans la rue et trouvait cela digne d’être immortalisé. Dans un État de droit, on appelle cela de la curiosité civique. À Lomé, sous le règne éclairé de Faure Ier, on appelle cela un crime. De grâce, ne photographiez même plus les cieux du 228 ; nos dieux ne supportent pas les photographies.

Au Togo, les caniveaux ont des mystères. “Merdre !” dit Ubu. “Tuez, tuez, remplissez vos poches !” Jarry avait créé ce personnage en 1896 pour se moquer de la bêtise autoritaire, de la cupidité du pouvoir, de l’absurdité des États qui broient l’individu pour des motifs dérisoires. Il croyait avoir poussé la caricature jusqu’à l’extrême limite du vraisemblable. Il se trompait. Affectio s’est trompé de direction.

Sokpor Kossi Sitsopé Honoré, dit “Affectio”, s’était donc aventuré, le vendredi 24 avril 2026, à photographier des caniveaux nouvellement construits près de chez ses parents. Un geste de citoyen attentif, voulant, selon ses proches, “interpeller l’opinion sur l’importance des travaux pour la gestion des inondations à Lomé”. Voilà l’homme. Voilà le crime. On a connu des révolutions pour moins que cela — mais dans le sens inverse : pour que les gens puissent enfin prendre des photos sans risquer leur peau.

Qui s’excuse, s’accuse. Affectio s’est excusé ! Rousseau écrivait dans le Contrat social que “la force ne fait pas droit”. C’est une vérité philosophique de première importance. À Lomé, elle a été soigneusement mise à l’épreuve et rejetée. La force, ici, fait très exactement droit — le droit du plus fort, ce plus vieux des droits, que La Fontaine avait eu l’impertinence d’appeler “la raison des misérables”. Mais La Fontaine n’avait pas prévu que les misérables pourraient, un jour, tenir les leviers de l’État.

Affectio a changé de main. De la récidive poétique au crime photographique, il avait gros ker [SIC]. Ici chez moi, on n’aime pas la poésie ni la photographie. Ce qui rend le cas d’Affectio proprement stupéfiant, c’est que cet homme avait déjà purgé assez de temps de prison — pour avoir écrit un poème. Un poème. Le régime de Faure Gnassingbé incarcère donc les poètes. Il emprisonne aussi les photographes de fossés. A fortiori, on frémit d’imaginer ce qu’il réserverait à un journaliste d’investigation, à un militant des droits de l’homme, ou — Dieu nous en préserve — à quelqu’un qui oserait photographier un ministre.

Montesquieu avait posé, dans L’Esprit des Lois, le principe fondamental que “tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser”. Il avait imaginé la séparation des pouvoirs comme remède. C’était sans compter sur les régimes qui se passent commodément de cette séparation — où le juge est l’ami du gendarme, le gendarme l’outil du politique, et le politique l’héritier du trône paternel. Au Togo, la séparation des pouvoirs existe dans la Constitution. La Constitution, elle, existe dans les tiroirs.

L’art de la détention créative plus « art » que la photographie. Le récit de la détention d’Affectio mérite qu’on s’y attarde, car il constitue un chef-d’œuvre de sadisme bureaucratique. D’abord la gendarmerie d’Agoè-Nyivé. Puis un passage à la brigade anti-gang de Djidjolé. Puis le SCRIC — Service Central de Recherches et d’Investigations Criminelles — dont le nom, à lui seul, inspire une terreur salutaire. Neuf jours de détention pour un homme dont le délit initial est d’avoir appuyé sur un bouton de téléphone.

Affectio, lui, sait pourquoi il est arrêté — pour des photos de caniveaux — n’est-ce pas une certaine façon, encore plus kafkaïenne ? La loi, telle une toile d’araignée, attrape les mouches et laisse passer les frelons. Il serait naïf de croire que l’arrestation d’Affectio est une erreur, un excès de zèle, un dérapage isolé. C’est, au contraire, le système qui fonctionne parfaitement. L’objectif n’est pas tant de punir un homme pour un caniveau que d’envoyer un message à tous les autres : vous êtes surveillés. Vos téléphones sont suspects. Vos yeux le sont aussi. Votre curiosité devient un délit potentiel. C’est ce que le philosophe Michel Foucault appelait le “panoptisme” — la conscience d’être perpétuellement observable qui finit par discipliner les corps sans qu’il soit besoin de les surveiller réellement.

Concernant le caniveau ! Un caniveau ! Revenons-y une dernière fois, car il y a dans ce détail quelque chose d’instructif. Le régime construit des caniveaux — c’est un progrès, admettons-le. Mais il interdit de les photographier. Il fait des travaux publics, et il les cache. Affectio aurait dû simplement patienter pour voir le travail de terrain censé alléger le quotidien des Togolais. Les bienfaits doivent être reçus en silence et en gratitude, jamais observés ni commentés, et surtout jamais immortalisés par une lentille qui pourrait, un jour, révéler ce qu’il y a autour du caniveau. Togolais, le régime est en plein chantier sur nos chemins et dans nos quartiers, la patience est un chemin d’or.

Hegel disait que “l’État est la réalité effective de la liberté concrète”. Au Togo, l’État est la réalité effective de la peur concrète. Ce n’est pas tout à fait la même chose. A posteriori, l’histoire jugera ce règne comme elle a jugé tous ceux qui l’ont précédé dans ce registre : avec la froide sévérité qu’on réserve à ceux qui ont confondu la force avec le droit, la peur avec le respect, et le silence du peuple avec son consentement.

Et donc, quelqu’un, quelque part au Togo, regardera ce soir son téléphone. Il verra une image intéressante dans la rue. Sa main hésitera. Et il remettra son téléphone dans sa poche. Ce jour-là, le régime aura gagné. Ce jour-là aussi, quelque part dans la ville, quelqu’un d’autre sortira le sien et appuiera sur le déclencheur. Ce jour-là, c’est le peuple togolais qui aura gagné. Car, comme disait Mandela — qui s’y connaissait en prison injuste — “cela semble toujours impossible, jusqu’à ce que ce soit accompli.”

Par: Ben Djagba Salt Lake City 04 mai 2026

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