Doubler le niveau de vie en 2040. C’est le nouveau défi que le régime togolais se lance. Une ambition spectaculaire à la sauce togolaise. Mais entre plans qui s’accumulent et résultats qui se dérobent, la question que personne n’ose poser à voix haute s’impose d’elle-même.
Djamdè, préfecture de la Kozah, 11 juin 2026. Tente climatisée, décor soigné, costumes bien repassés, PowerPoint ambitieux. Le gouvernement togolais se réunit en séminaire pour annoncer, avec le sérieux des grandes occasions, que le niveau de vie des Togolais va doubler d’ici 2040. La pauvreté tombera sous les 15 %. Les modèles inspirants ? Le Vietnam, la Corée du Sud, l’Île Maurice. La méthode ? Une feuille de route gouvernementale 2026-2031, adossée aux diagnostics de la Banque mondiale. Le ton était volontariste, les formules bien rodées.
« L’objectif de doubler le niveau de vie moyen à l’horizon 2040 et de réduire fortement la pauvreté est une ambition élevée », a souligné le Président du Conseil à l’ouverture du séminaire, insistant sur la nécessité de partir d’un diagnostic rigoureux afin d’opérer des choix stratégiques pertinents et réalistes, capables de transformer durablement la croissance économique en progrès social tangible au bénéfice de l’ensemble des citoyens.
Encore un peu, et on aurait cru que le gouvernement a enfin décidé de diriger le pays pour le bonheur des Togolais. Mais qui connaît bien le régime en place ravalera très vite cet optimisme. La scène ressemble à du déjà-vu.
Depuis 2008, le pays a aligné les plans de développement avec une régularité métronomique : le DSRP-C, la SCAPE, le PND, puis la feuille de route gouvernementale. Chaque document promettait une transformation. Chaque échéance est passée sans que le Togolais ordinaire puisse en mesurer les effets dans son quotidien. Près de vingt ans de planification stratégique. Aucun bilan public. Aucune réalisation convaincante. Aucun responsable désigné. Juste un nouveau plan, avec de nouveaux acronymes, les mêmes visages et les habituels experts Blancs autour de la table. Des experts occidentaux venus, mallette de diagnostics sous le bras et per diem en poche, expliquer au Togo comment se développer. Passons!
Le contexte dans lequel s’inscrit cette nouvelle ambition mérite d’être posé. Les chiffres, eux, ne mentent pas, même quand les discours s’y emploient. Transparency International classe le Togo 120e sur 182 pays en matière de corruption. Le World Justice Project le place 106e sur 142 pour l’état de droit. Selon Afrobaromètre, plus de 60 % des Togolais estiment que le pays va dans la mauvaise direction, et 57 % jugent que la corruption a empiré. Dans un système où les détourneurs de fonds publics sont plus souvent promus que poursuivis, on cherche encore le levier qui transformerait soudainement cette mécanique en machine à prospérité.
Le plus savoureux reste la mise en garde du Président du conseil lui-même, glissée entre les lignes de son discours : « Une ambition élevée ne suffit pas. Elle doit se traduire en résultats visibles pour les citoyens. » Soixante ans de pouvoir familial pour arriver à cette conclusion. La sagesse vient tard, mais elle vient.
Pendant ce temps, la jeunesse togolaise n’attend pas 2040. Certains préfèrent fuir plutôt que de moisir dans un pays où l’espoir a la durée de vie d’un plan quinquennal. D’autres émettent le vœu de devenir de simples lampadaires en Occident s’ils devaient se réincarner. Tout sauf naître au Togo.
2040, c’est dans quatorze ans. Les Togolais ont de la mémoire. Et les plans, eux, ont une corbeille.
