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Togo- Opinion: Les Gnassingbé, la paix chez les autres, le poing de fer à domicile

La prétention, celle de devenir le foyer institutionnel de la diplomatie africaine, relayée avec constance par les organes de presse proches du pouvoir, mérite d’être examinée avec la distance critique qu’imposent à la fois la situation politique intérieure du Togo et les exigences élémentaires de cohérence éthique en matière de gouvernance.

Qu’un État engage ses ressources diplomatiques au service de la médiation dans des conflits régionaux est en soi une démarche légitime. Les négociations relatives à la situation dans l’est de la République Démocratique du Congo, si elles se tiennent à Lomé, s’inscrivent dans une tradition africaine de médiation interétatique dont l’utilité ne saurait être contestée. Ce qui appelle à l’analyse, en revanche, c’est l’écart observable entre l’image que le pouvoir togolais projette sur la scène internationale et la réalité de son exercice à l’intérieur de ses frontières.

Le Président du Conseil, dont la fonction institutionnelle nouvelle s’inscrit dans une continuité du pouvoir remontant à 1967, se trouve présenté, dans le discours officiel, comme un artisan de réconciliation pour la région des Grands Lacs. L’intention affichée est louable, et les souffrances des populations congolaises sont d’une réalité suffisamment grave pour qu’on s’interdise toute légèreté à leur égard. Mais une interrogation s’impose, que la tradition philosophique occidentale a formulée bien avant que nos chancelleries modernes n’aient à y répondre.

Thomas Hobbes, dans le Léviathan, concevait l’état de nature comme une « guerre de chacun contre chacun », condition que le contrat social était seul en mesure de résoudre. Or la singularité du modèle politique togolais tient précisément à ceci : la conflictualité originelle n’y a pas été surmontée, mais institutionnalisée au sein d’un État patrimonial où le Léviathan n’est plus une République abstraite, mais une structure de pouvoir familiale et durable. Ce n’est plus le bellum omnium contra omnes hobbesien dans sa forme diffuse ; c’est une domination plus ciblée, plus pérenne, et par là même plus difficile à soumettre à l’examen des instances internationales.

Si les négociateurs réunis à Lomé s’emploient à recenser les obstacles qui entravent la paix dans les Grands Lacs, il serait intellectuellement cohérent d’appliquer la même méthode d’analyse au territoire togolais lui-même. L’opposition politique y évolue sous une pression documentée avec une régularité préoccupante par les principales organisations de défense des droits humains. Des citoyens se trouvent privés de liberté pour des motifs que ces mêmes organisations qualifient régulièrement de politiques — sans qu’aucune délégation internationale ne vienne en examiner les conditions sur place. Les libertés fondamentales que Montesquieu rangeait parmi les conditions sine qua non de tout gouvernement modéré y demeurent davantage une rhétorique officielle qu’une réalité accessible aux citoyens ordinaires.

Rousseau posait, dans le Contrat social, une question dont la simplicité n’a d’égale que sa force dérangeante : le peuple est-il fait pour le gouvernement, ou le gouvernement pour le peuple ? Transposée au contexte togolais, cette interrogation ne semble pas avoir reçu, en soixante ans, de réponse satisfaisante.

La configuration du dispositif diplomatique mérite aussi d’être relevée. Les facilitatrices désignées pour conduire le processus sont deux anciennes présidentes dont les trajectoires politiques s’inscrivent dans le cadre de l’alternance démocratique. Elles se trouvent donc conviées, par un dirigeant ayant accédé au pouvoir selon un mode successoral, à promouvoir la paix et les principes démocratiques auprès de peuples en situation de conflit armé. Voltaire, qui excellait à mettre en lumière les contradictions des institutions de son temps, n’aurait sans doute pas imaginé dispositif plus éloquent.

Machiavel observait dans Le Prince que les hommes pardonnent plus aisément la mort d’un père que la perte d’un héritage. Transposée au champ politique togolais, cette remarque prend une résonance particulière : une partie significative des citoyens a perdu, à des degrés divers, le droit à l’alternance, l’accès à un État de droit fonctionnel et l’espérance raisonnable d’une vie politique pluraliste — et pourtant la scène internationale continue d’accueillir leur dirigeant en artisan de la paix régionale. Il y a là une forme de prestidigitation diplomatique dont l’efficacité est réelle, mais dont le fondement éthique reste à établir.

Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme, soulignait que la mise en scène du pouvoir prend souvent le pas sur son exercice effectif. Le statut de capitale diplomatique africaine que Lomé revendique relève précisément de cette économie symbolique : il s’agit moins de construire une paix durable que d’édifier une réputation. La crise congolaise offre un horizon suffisamment lointain pour servir de cadre à une valorisation internationale ; la situation politique intérieure, en revanche, est une réalité trop immédiate pour être mobilisée à des fins semblables. L’une sert commodément à détourner le regard de l’autre.

Pour reprendre les catégories d’Aristote, développées au livre X de l’Éthique à Nicomaque, c’est là confondre l’apparence du bien avec le bien lui-même — erreur éthique dont les conséquences débordent largement la philosophie morale pour affecter directement la qualité de la gouvernance réelle.

Cicéron rappelait, dans le De Officiis, que la justice est la première des vertus civiques et qu’elle s’exerce d’abord dans le cercle immédiat avant de pouvoir rayonner vers l’universel. On ne saurait prétendre œuvrer pour la paix à l’extérieur tout en maintenant des formes d’arbitraire documentées à l’intérieur — à moins d’admettre que la diplomatie multilatérale fonctionne, pour certains régimes, comme un mécanisme permettant d’atténuer la visibilité internationale de leurs manquements domestiques. L’hypothèse est sévère. Elle est, malheureusement, étayée par une littérature académique abondante sur les régimes hybrides et leur insertion dans les organisations interétatiques.

Rien dans ce qui précède ne vise à compromettre le processus de paix en cours pour l’est du Congo. Les victimes de ce conflit existent indépendamment de tout usage rhétorique qu’on pourrait en faire, et leurs souffrances commandent le respect. Que Lomé accueille ces négociations n’est pas, en soi, un motif de critique.

Mais une question demeure, que la presse officielle togolaise ne posera sans doute jamais : qu’est-ce qui empêche le pouvoir en place de répondre aux aspirations démocratiques de ses propres citoyens avec la même énergie qu’il déploie pour les peuples en souffrance ailleurs ? Pourquoi des Togolais que des organisations de défense des droits humains considèrent comme des prisonniers politiques continuent-ils d’occuper des lieux de détention, loin de tout regard international ?

Cette tension entre posture extérieure et réalité intérieure constitue la véritable épreuve du statut de Lomé : non plus celui d’une diplomatie de représentation, mais celui d’une cité qui, selon la formule que Thucydide prête aux Athéniens dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, « fait ce qu’elle dit ».

En attendant cette échéance dont nul n’annoncera prochainement la tenue, la posture du médiateur international dissimule mal une réalité intérieure qui lui est structurellement contraire. Ce n’est pas là une défaillance technique de la diplomatie : c’est, plus fondamentalement, une incohérence entre discours et pratique que les grands textes de la philosophie politique, de Cicéron à Arendt, de Rousseau à Machiavel, avaient tous, à leur manière, identifiée comme le signe caractéristique d’un pouvoir ayant renoncé à se légitimer par ses actes.

Par : Ben Djagba — L’Encre de Kpédomé-Notsé — 10 juin 2026

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