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Tribune de Ricardo A – Sénégal: La popularité peut-elle se substituer aux institutions ?

Depuis plusieurs semaines, le débat politique sénégalais est marqué par des accusations de « trahison », d’« ingratitude » et de « non-respect du programme politique » à l’encontre du président Bassirou Diomaye Faye. Ces qualificatifs, largement repris dans les discussions publiques, méritent cependant d’être examinés avec rigueur et recul. En science politique, l’analyse d’une crise au sommet de l’État ne peut se limiter aux déclarations des uns et des autres ni aux émotions suscitées par les divergences entre dirigeants. Elle doit s’appuyer sur les principes de fonctionnement des institutions, des partis politiques et de l’État.

La première question qui se pose est celle de la nature même du mandat présidentiel. Lorsqu’un candidat est élu sous la bannière d’un parti ou d’une coalition, il arrive au pouvoir avec un programme politique qui a servi de base au contrat moral passé avec les électeurs. Toutefois, une fois investi de ses fonctions, quelles que soient les circonstances ayant favorisé son accession au pouvoir ou l’influence politique de ceux qui l’ont soutenu, il ne devient plus uniquement le représentant de son parti politique .Il devient le chef de l’État et doit gouverner en tenant compte des réalités économiques, des contraintes institutionnelles, des engagements internationaux ainsi que des impératifs de stabilité nationale. C’est pourquoi il n’est pas rare que certaines promesses de campagne soient adaptées, rééchelonnées ou parfois abandonnées face aux réalités du pouvoir.

Cela étant dit, si un parti politique estime que l’un de ses dirigeants, fût-il président de la République, s’écarte gravement de la ligne politique qui a justifié son accession au pouvoir, il existe normalement des mécanismes internes permettant de gérer cette situation. Dans toute organisation politique sérieuse, les divergences doivent d’abord être examinées au sein des instances compétentes du parti. Les responsables peuvent alors constater les écarts éventuels, entendre les explications du concerné et tenter de trouver un compromis. Ce n’est qu’en cas d’échec du dialogue que le parti peut envisager des mesures plus fortes, allant du désaveu politique au retrait de son soutien au président en fonction.

C’est précisément à ce niveau que certaines interrogations apparaissent dans le débat actuel. Si l’on considère réellement que le programme politique a été trahi, pourquoi la réponse ne passe-t-elle pas d’abord par les organes compétents du parti ? Cette interrogation soulève une autre question fondamentale: le parti se résume à son président ?Pourquoi les différends se retrouvent-ils principalement sur la place publique alors qu’ils devraient être arbitrés par les structures internes qui ont porté le projet politique ? Cette situation donne l’impression que le conflit partisan s’est déplacé au cœur même des institutions de l’État.

Or, dans une démocratie, il est essentiel de distinguer le fonctionnement du parti politique de celui de l’État. Un parti peut débattre, sanctionner ou même exclure l’un de ses membres. L’État, quant à lui, doit continuer à fonctionner avec stabilité, prévisibilité et cohérence. Lorsque les rivalités partisanes s’invitent dans la conduite quotidienne des affaires publiques, le risque est de créer une confusion sur l’autorité réelle qui gouverne le pays.

La question devient encore plus sensible lorsque les divergences opposent directement le président de la République et son Premier ministre, quelle que soit par ailleurs la légitimité politique ou la popularité de ce dernier. Dans un tel contexte, les critiques répétées du chef du gouvernement à l’endroit du chef de l’État peuvent être perçues comme l’expression d’un désaccord politique profond. Cependant, une interrogation légitime demeure : jusqu’où un Premier ministre peut-il contester la ligne du président tout en demeurant à la tête du gouvernement chargé de l’appliquer ?

Dans les démocraties matures, lorsqu’un responsable politique estime ne plus pouvoir défendre la politique menée par l’exécutif, plusieurs options s’offrent à lui. Il peut tenter de convaincre les instances du parti de modifier la trajectoire suivie, retirer son soutien politique ou, en dernier recours, quitter ses fonctions afin de préserver la cohérence de son engagement. En revanche, rester dans l’appareil gouvernemental tout en menant une contestation permanente de son propre chef peut conduire à une situation paradoxale où les institutions semblent fonctionner contre elles-mêmes.

Ainsi, si certains responsables considèrent effectivement que le programme politique ayant conduit à la victoire électorale n’est plus respecté, la voie la plus cohérente serait une clarification politique assumée au sein des instances du parti, suivie, si nécessaire, d’un retrait de confiance ou d’une démission totale des responsables concernés. Une stratégie consistant à maintenir une confrontation permanente jusqu’à provoquer une recomposition institutionnelle favorable à un camp ou à un acteur politique particulier peut difficilement être considérée comme la manifestation la plus élevée de la culture de l’État. La stabilité des institutions doit toujours prévaloir sur les ambitions individuelles ou partisanes. À défaut, le risque est de transformer un débat partisan légitime en une crise institutionnelle préjudiciable à la stabilité de l’État et à la confiance des citoyens.

La popularité constitue un capital politique précieux. Elle ne devrait pas être utilisée comme un instrument de confrontation permanente, mais comme un levier permettant de renforcer un projet politique, de consolider les institutions et d’améliorer durablement les conditions de vie des citoyens.

Ricardo Agouzou

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