ÉDITORIAL/TOGO-Jean Yaovi Degli : L’Ombre du Droit contre le Sceptre des Gnassingbé
Je connais très bien ce combattant de la démocratie et des droits de l’homme. Grand frère comme je l’appelle affectueusement. La providence a fait qu’on se soit retrouvé encore en exil à Washington lorsqu’il préparait son doctorat.
Au Togo, l’histoire moderne s’écrit trop souvent à l’encre de la permanence et des destins confisqués.
Face à une dynastie Gnassingbé qui défie le temps, use les espoirs et se maintient par la force, de rares trajectoires forcent le respect par leur constance.
Celle de Maître Jean Yaovi Degli n’est pas seulement un parcours politique ; elle est le miroir des illusions, des tragédies et de la résilience de tout un peuple en quête de liberté.
Des éclats de la Conférence Nationale de 1990 au silence lourd de l’exil, des prétoires nationaux aux plus hautes instances internationales, cet homme aura opposé toute sa vie la fragilité du texte juridique à la brutalité du fait accompli.
L’architecte des textes face aux blindés (1990-1992):
Tout commence dans le tumulte sacré de 1991. Le Togo vit alors son printemps démocratique. À la table de la Conférence Nationale Souveraine, le jeune avocat Jean Yaovi Degli n’est pas un simple spectateur : il en est le Rapporteur général, l’architecte des textes qui doivent briser les chaînes du parti unique.
Propulsé porte-parole du gouvernement de transition de Joseph Kokou Koffigoh, il incarne cette jeunesse brillante qui croit le monstre terrassé.
Mais la dictature d’Eyadéma Gnassingbé ne cède pas si facilement son sceptre.
Entre les assauts militaires contre la primature et les menaces de mort, Me Degli fait l’expérience d’une vérité amère : sous les tropiques, le droit est un bouclier de papier face au feu des blindés.
C’est pourtant sur ce même sol national, au sein du Barreau du Togo, que l’avocat grave les premières lignes de sa résistance. Bien plus qu’une simple corporation professionnelle, le Barreau devient sous son impulsion le cœur battant de la contestation légale.
Alors que le régime tente d’étouffer les voix dissidentes par la terreur, il transforme les prétoires en tribunaux de la liberté. Prenant la défense des syndicalistes, des journalistes traqués et des militants politiques incarcérés, il fait de chaque plaidoirie un réquisitoire contre l’arbitraire d’État.
Son activisme infatigable et sa rigueur doctrinale imposent le respect de ses pairs, faisant de lui l’une des consciences juridiques les plus redoutées du pouvoir.L’exil et l’arène de la justice internationale.
Contraint à l’exil pour ne pas devenir un martyr de plus, l’avocat refuse de se taire. Sa robe noire devient son armure, et l’exil en élargit l’horizon. C’est à Arusha, devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), que Maître Jean Yaovi Degli donne une dimension planétaire à son combat.
Dans le huis clos de cette cour où se jugent les plus indicibles tragédies du siècle, il endosse le rôle complexe de conseil de la défense.
Loin d’être une fuite loin des réalités togolaises, cette immersion dans la justice internationale est le prolongement direct de sa quête absolue d’équité, l’amenant plus tard à occuper le poste de secrétaire général du Barreau pénal international auprès de la Cour pénale internationale (CPI).
Face aux procureurs de l’ONU, il se bat pour le respect des standards du procès équitable. Malgré les machinations et les tentatives de diabolisation orchestrées par Lomé pour briser sa réputation, l’homme reste debout, lavé de tout soupçon, fort d’une probité que ses adversaires n’ont jamais pu corrompre.
La critique lucide d’une opposition essoufflée:
Mais le regard de Me Degli ne s’est pas uniquement posé sur les dérives du pouvoir ; il a aussi disséqué, avec une sévérité fraternelle, les tares de l’opposition traditionnelle togolaise.
À cette classe politique en quête d’alternance, il a toujours reproché son manque de vision stratégique, ses querelles d’égos stériles et sa fâcheuse tendance à privilégier la politique du MOI ou personne, les slogans populistes au détriment d’une construction démocratique de fond.
Pour lui, l’échec récurrent de l’opposition réside dans son incapacité à s’unir et à se structurer , préférant la réaction émotionnelle à l’action méthodique.
En dénonçant ce qu’il qualifie parfois d’amateurisme ou d’égocentrisme des leaders traditionnels, Degli s’est imposé comme un électron libre, refusant de s’aligner sur une pensée unique de l’opposition qui, trop souvent, a fait le jeu du régime par ses propres divisions.
Le grand oral devant la CVJR:
Cette exigence de vérité, Me Degli va brillamment l’illustrer lors de son passage crucial devant la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) du Togo. Appelé à témoigner sur les heures sombres de la transition et les violences politiques qui ont jalonné l’histoire du pays, l’ancien ministre refuse de verser dans la rancœur ou le simple règlement de comptes.
Face aux commissaires, il livre une déposition d’une rigueur chirurgicale, historique et politique, rappelant les responsabilités du pouvoir sans occulter les défaillances des acteurs du changement.
Par ce témoignage magistral, il transforme son vécu personnel en une contribution essentielle à la mémoire collective, prouvant que la véritable réconciliation ne peut s’asseoir sur l’amnésie décrétée, mais sur la reconnaissance lucide des faits.
Le retour du veilleur : bâtir plutôt que détruire: puis est venu le temps du retour au bercail.
Revenir au Togo sous l’ère de Faure Gnassingbé, ce n’était pas capituler, c’était déplacer les lignes de front. Réinscrit au tableau de l’Ordre des avocats du Togo et placé à la tête du mouvement citoyen « Bâtir le Togo », Me Degli a troqué le verbe incendiaire des années de braise contre la sagesse méthodique du bâtisseur.
Sa posture actuelle est celle d’un veilleur de nuit. Il ne cherche plus le grand soir par le chaos ou par les stratégies défaillantes d’une opposition à bout de souffle, mais l’alternative par l’éveil des consciences, la justice distributive et le dialogue exigeant.
Face aux récentes dérives et acrobaties constitutionnelles du pouvoir, sa voix rappelle inlassablement que la légitimité n’appartient pas à ceux qui modifient les lois à leur guise, mais au peuple souverain.
Le combat de Jean Yaovi Degli nous enseigne que la résistance à l’autocratie est un marathon, non un sprint. Il rappelle à la nouvelle génération que la démocratie est une construction de chaque instant, exigeant autant de rigueur intellectuelle que de courage physique.
En restant une force de proposition indomptable au cœur même de Lomé, l’ancien ministre prouve que les dictatures peuvent confisquer les institutions, mais qu’elles ne parviendront jamais à confisquer l’esprit de liberté d’un homme juste.
Raoul K DAGBA
Président de l’observatoire panafricain pour la démocratie et le développement.

