Advertisements

Togo : De la cartographie considérée comme un art de gouverner

Centre-ville Lomé, © Blamé Ekoué

Togo, un pays du continent mal mesuré au peuple togolais mal nourri ! On est grand au Togo et Faure Gnassingbe, non plus !

Oh rage, oh vieillesses habitudes bien drapées. Bonnes nouvelles qui, dans leur solennité même, appellent le rire plus sûrement que la meilleure des farces. Ainsi de cette annonce selon laquelle le Togo, par la voix de sa diplomatie, s’apprêterait à porter devant l’Assemblée générale des Nations Unies de septembre 2026 le grand combat de notre temps : la rectification de la projection de Mercator. Le Groenland, paraît-il, y usurpe depuis quatre siècles une majesté cartographique qui ne lui revient pas ; l’Afrique, injustement rapetissée par un cartographe flamand du XVIe siècle, mériterait réparation. On croit rêver, et pourtant l’on ne rêve pas : c’est bien là, nous dit-on, l’un des dossiers sur lesquels Faure Gnassingbe entend faire entendre sa voix devant le concert des nations.

Que le lecteur me pardonne mon scepticisme d’emblée mal dissimulé. Il y a, dans cette étrange sollicitude pour les proportions du globe, quelque chose qui tient moins de la diplomatie que de la prestidigitation. Car pendant que l’on s’échine, avec un sérieux tout académique, à corriger les distorsions d’une carte vieille de quatre cents ans, on se garde bien d’interroger les distorsions, autrement plus contemporaines et autrement plus tragiques, qui affectent la répartition des richesses, des libertés et des espérances à l’intérieur même des frontières togolaises. L’Afrique, nous assure-t-on, serait « diminuée dans les esprits » par une carte. On aimerait qu’un même souci de la dignité togolaise s’appliquât à la diminution, bien réelle celle-là, que subissent au quotidien des citoyens dont le seul tort est de vivre sous un régime qui préfère la géographie à la justice sociale et économique.

Éloge philosophique de diversion !Il faut ici convoquer, non sans malice, les grands maîtres de la rhétorique politique. Depuis l’Antiquité, l’on sait que rien ne vaut, pour détourner le regard du peuple de ses tourments, qu’un beau spectacle offert à sa fierté, mieux à la togolaise. Les Romains avaient le pain et les activités ludiques ; le Togo contemporain, plus raffiné, plus soucieux des apparences savantes, nous propose le pain qui manque et la cartographie qui abonde. On ne nourrit pas les corps, mais on flatte les cartes. On ne construit pas d’hôpitaux, mais on redessine les continents. Il y a, dans cette hiérarchie des priorités, une élégance presque tragique : celle d’un pouvoir qui a compris que l’on gouverne mieux les représentations que les réalités.

Car enfin, quel philosophe sérieux pourrait soutenir que la projection Equal Earth changera quoi que ce soit à la vie d’un jeune diplômé togolais sans emploi, d’un commerçant écrasé par la cherté du transport, ou d’une famille qui compte chaque jour le prix du sac de riz ? La géographie, aussi corrigée soit-elle, ne verse pas de salaire. L’Équateur, fût-il enfin représenté à sa juste échelle, ne remplit aucune assiette. On mesure ici, avec une netteté presque comique, l’écart abyssal entre le symbole que l’on brandit à New York et le réel que l’on fuit à Denyigban — Togo.

Appelons-le de la grandeur virtuelle à la petitesse administrée. Le titre même de l’initiative — « Le Togo veut voir plus grand » — mérite qu’on s’y arrête, tant il est involontairement révélateur. Voir plus grand, en effet : mais voir plus grand où, et pour qui ? Plus grand sur l’atlas, sans doute ; plus petit, hélas, dans les classements internationaux du développement humain, de la liberté de la presse ou de la participation démocratique, où le Togo peine depuis des décennies à sortir des profondeurs du tableau. Il y a une ironie presque cruelle à vouloir agrandir l’image d’un continent quand on rétrécit, dans le même mouvement, l’espace laissé à la contestation, au débat contradictoire, à l’alternance politique, aux rêves des jeunes togolais !

On pourrait, dans un esprit taquin —sans ambages, je ne suis pas taquin, mais réaliste —, imaginer les priorités inversées de cette diplomatie : que l’on consacre à la réforme du cadastre national l’énergie que l’on met à réformer le planisphère mondial ; que l’on corrige avec la même ardeur les distorsions du recensement électoral que celles de la projection de Mercator ; que l’on redessine, avec le concours d’Africa No Filter, non plus les continents mais les comptes publics. La cartographie a ceci de commode qu’elle ne réclame ni élections libres, ni presse indépendante, ni justice indépendante : elle se vote à l’unanimité de l’Union africaine, quand la démocratie, elle, se négocie plus difficilement au sein même du pays qui prétend porter sa voix.

Le paradoxe du cartographe sans boussole intérieure n’est point Nord, soyons francs. Il y a quelque chose de vertigineusement drôle dans le spectacle d’un gouvernement qui s’érige en gardien de la vérité scientifique planétaire tout en cultivant, chez lui, une conception plus flexible de la vérité tout court. On s’indigne, à Togo, que le monde ait mal mesuré l’Afrique ; on s’indigne moins, semble-t-il, que les Togolais eux-mêmes peinent à mesurer, faute de statistiques fiables et de contre-pouvoirs solides, l’usage qui est fait des deniers publics. La rigueur cartographique s’arrête, curieusement, aux frontières de la rigueur budgétaire.

Le philosophe railleur ne peut s’empêcher de songer à ces monarques de comédie qui, pour faire oublier l’exiguïté de leur royaume, en commandaient des cartes démesurément agrandies. Voltaire s’en serait délecté : voilà un pouvoir qui, faute de pouvoir agrandir les libertés de son peuple, agrandit son continent sur le papier. La postérité retiendra peut-être que le Togo, sous cette gouvernance, aura fait plus pour la cartographie universelle que pour l’université togolaise, plus pour la position de l’Afrique sur l’atlas que pour la position sociale de sa jeunesse sur le marché du travail.

Enfin, la carte n’est pas le territoire, ni la diplomatie la justice.Il convient, pour finir, de rendre à cette initiative ce qui lui revient d’authentique. La distorsion de la projection de Mercator est un fait cartographique réel, documenté, et le mouvement continental qui la conteste, porté par l’Union africaine, n’est ni absurde ni isolé : il s’inscrit dans une réflexion plus large, et légitime, sur les représentations symboliques héritées de l’ère coloniale. On aurait tort de réduire cette démarche à la seule volonté d’un homme, tant elle bénéficie d’un soutien continental qui la dépasse.

Mais mon encre, précisément, ne s’attaque pas au bien-fondé scientifique d’une carte : elle s’attaque à l’usage politique qu’on en fait lorsqu’il devient le paravent commode d’une gouvernance qui préfère, semble-t-il, corriger le monde plutôt que se corriger elle-même. Le sage Alfred Korzybski enseignait que « la carte n’est pas le territoire » ; il eût pu ajouter, en observant nos diplomaties contemporaines, que la diplomatie n’est pas davantage la justice, ni le prestige international un substitut au pain quotidien. Que le Togo veuille, sur les cartes, voir plus grand, on peut l’admettre avec un sourire indulgent. Que son peuple, lui, continue de voir plus petit — moins d’opportunités, moins de libertés, moins d’horizon — voilà qui mérite, plus que l’ironie, une véritable et sérieuse interrogation.

Par : Ben Djagba, L’encre saignante de Kpédomé, Notsé. 1er Septembre 2026

Fait à Salt Lake City, Utah -USA

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *