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TOGO : FIAT LUX ! La lumière y est

Eureka, le Togo a enfin inventé la formule pour stocker ce qu’on n’a pas encore reçu.

Réuni mardi, les seigneurs ont adopté un projet de loi sur le secteur de l’électricité. Nous voudrions écrire ” la lumière fut “, mais par prudence rédactionnelle, je m’oblige à rester sur le verbe officiel : le texte a finalement été adopté. La lumière, elle, viendra plus tard, et ” progressivement “, adverbe qui signifie, dans la langue administrative, ” un jour, peut-être, si Dieu et le budget le veulent bien “.

Cela nous dit-on, vise trois fins nobles : « renforcer la gouvernance, attirer les investissements et consolider l’équilibre financier du secteur ». Regardons donc la symétrie : le pouvoir, l’argent et la comptabilité figurent en parfait équilibre. Il manque juste l’électron, mais ce pauvre hère sans titre et sans statut n’a pas été invité à la réunion. Il semblerait d’ailleurs qu’il n’ait même pas reçu sa carte vermeille, qui lui permettrait de prendre un tarif réduit dans le réseau.

Le projet ” reconnaît le stockage de l’électricité “. La portée de cette avancée est si vertigineuse qu’on peine à la mesurer. Pendant des décennies, la batterie a vécu dans la clandestinité juridique, tolérée comme un cousin sans papiers. Elle ronronnait dans les arrière-boutiques, les sacristies et les salons de coiffure, sans que la République daigne la regarder en face. La voilà enfin sujet de droit. On imagine déjà la cérémonie : la batterie de la veuve Akossiwa, vingt ans de bons et loyaux services, recevra son certificat de reconnaissance sous les applaudissements d’un onduleur ému, tandis qu’un orateur, saisi d’une soudaine foucade verbale, exaltera « le génie énergétique de la nation ».

On pourrait peut-être dire que reconnaitre le stockage suppose qu’il y ait quelque chose à stocker. Cependant, c’est faire un procès de mauvaise foi au législateur qui légifère sur le contenant avec la sérénité des gens qui n’ont jamais eu à s’inquiéter du contenu. Gare à un moindre chagrin qui le ferait remarquer : il serait alors aussitôt vêtu de la chasuble du traître à la nation, vêtement liturgique dont la coupe est, hélas, toujours disponible en toutes tailles.

Le grand mérite du projet est d’introduire le statut de « client éligible ». Le Togolais moyen, qui s’est considéré comme un simple abonné, apprend par cette initiative que la société compte deux catégories d’êtres : ceux qui sont éligibles et ceux, par pure modestie sans doute, qui ne sont pas encore éligibilisé [SIC].

L’éligibilité, on le sait depuis Aristote, c’est la puissance en attente d’agir. Le client éligible est donc ce vivant qui pourrait accéder aux réseaux des tiers, comme le philosophe pourrait être sage et l’élève pourrait réussir. Ce conditionnel est la poésie secrète de toute réforme. On salue la hardiesse de cet espace ouvert qui permet d’inviter les tiers aux réseaux. On a tant peine à faire entrer le premier venu, on invite désormais des tiers. La politesse africaine n’a pas de frontière, et les absents, qui ont toujours raison, auront bientôt une prise.

Reste la casuistique, cet art subtil de montrer que le oui est un non qui s’ignore. On nous expliquera avec patience de confesseur que l’éligible n’est pas l’éligible, que le raccordé n’est pas le raccordable et que le raccordable, lui, n’est qu’espoir dans les pantoufles. Le citoyen en sortira doctoralement éclairé, ce qui est la seule forme d’éclairage que la réforme garantisse à ce jour.

Les compteurs intelligents, au fait ressemblerait à la prise de la Bastille numérique. Le texte ” prépare le déploiement des compteurs intelligents, avec des exigences de cybersécurité “. Amusons-nous bien. L’intelligence n’était jusqu’ici pas la qualité la plus répandue dans les installations électriques de nos quartiers, où le fil dénudé, le cousin électricien et la Providence formaient une trinité fonctionnelle. Désormais, le compteur sera intelligent, ce qui le distinguera de bien des institutions et de certains de ceux qui les dirigent, dont l’impéritie, vertu cardinale du métier, n’a jamais été certifiée.

Il sera également sécurisé contre les pirates informatiques. Ainsi, nul forban n’aura jamais l’occasion de convoiter un compteur que, dans certains villages, faute de courant à voler. Voilà une prévoyance digne de Sénèque : se prémunir contre le naufrage avant d’avoir construit le navire. Nemo ante mortem beatus : nul n’est tranquille avant d’avoir un pare-feu.

Le citoyen se rassurera : son compteur comprendra désormais, à la seconde près, qu’il est dans le noir. L’algorithme de la facture fera connaître, avec précision chirurgicale, ce que coûte la ténèbres, et le contribuable, qui aura bu le calice jusqu’à la lie, constatera avec soulagement que ses ténèbres sont désormais conformes aux normes.

Il y aura des zones économiques spéciales car la lumière à plusieurs vitesses ! Ah oui, il y au Togo de grands physiciens avec assez d’expériences dans le quantum. Les zones économiques spéciales pourront, nous dit-on, ” diversifier leur approvisionnement, notamment par l’autoproduction et des contrats directs avec des producteurs nationaux ou régionaux “. Autrement dit, ceux qui en ont le plus besoin et dont les ressources sont les plus importantes pourront négocier leur électricité en direct avec le producteur, comme on choisit son vin chez le vigneron, tandis que le reste de la nation attendra avec patience le bon vouloir du réseau. Il y a là un héliotropisme remarquable : l’énergie, comme la plante, se tourne invariablement vers ce qui brille déjà. On observera que ce tropisme n’a jamais été constaté du côté des quartiers périphériques, qui sont à l’ombre de l’hapo-naissance [SIC].

C’est le principe d’égalité dans sa version la plus raffinée : le summum jus, certes, mais pas pour tout le monde au même moment. Il y aura la lumière des zones spéciales, et la lueur ordinaire, appelée « lueur d’attente », qui se distingue de la première en ce qu’elle est annoncée. Que le citoyen s’en plaigne, et l’on parle de hagra, ce mépris tranquille des puissants envers ceux qui n’ont que leur plainte pour lumignon. Mais ne soyons pas injustes : il n’y a là aucune injustice, seulement une chronologie.

Quant aux réseaux isolés, ce n’est qu’une intégration par étapes (et par siècles). ” Les réseaux isolés seront raccordés progressivement au réseau national. ” Progressivement : l’art de promettre sans date, de rassurer sans engagement, de planter un poteau dans l’avenir et d’y suspendre un fil que personne ne verra de son vivant.

L’isolé apprend ainsi qu’il sera un jour rattaché, comme le cadet que l’on admet au rang des grands. Il peut dès à présent préparer son discours de remerciement qu’il prononcera, si tout va bien, à la lueur d’une bougie dont le fournisseur est déjà adhérent au réseau. En attendant, il pourra folâtrer dans la pénombre, un loisir qu’aucun décret n’a songé à lui interdire, et qui n’affecte pas le budget.

Dans son élan, le même Conseil s’est penché sur d’autres chantiers, et il faut saluer l’éclectisme de l’ordre du jour, un œcuménisme administratif que n’eût pas désavoué un concile : tout le monde y a eu sa place, du voyageur à la mappemonde.

On a ainsi mis à jour les règles de délivrance des visas, avec des ” nouvelles catégories ” pour les mobilités économiques, professionnelles, académiques, culturelles et humanitaires. On notera que le décret ne concerne que les voyageurs soumis à visa, précision qui se veut géométrique : la loi s’applique à ceux à qui elle s’applique. C’est le principe d’identité, A est A, transposé à l’administration consulaire, avec cette gaieté gaguesque qui fait le sel de nos communiqués et que l’on soupçonne le rédacteur de n’avoir pas voulue.

La 7e édition du ” Mois du consommer local “, du 1er au 31 octobre, a également été saluée afin de réduire les importations. Rien de plus sage. On consomme local, on s’éclaire localement, et si le courant vient à manquer, on dînera localement, à tâtons, d’une igname parfaitement souveraine. Que personne ne songe à se moquer : le patriotisme alimentaire est une rodomontade qui nourrit son homme, quand la plupart des autres le laissent à jeun.

Enfin, le gouvernement prépare la mise en œuvre de la résolution ” Corriger la carte ” des Nations unies. Il entend promouvoir la projection Equal Earth dans les manuels scolaires et former les enseignants, avant de réunir à Lomé les ministres africains de l’Éducation pour une ” Déclaration de Lomé “. On peut se réjouir de cette belle idée : rendre à l’Afrique sa taille véritable sur le papier, en ravi de la crèche qui applaudit à la moindre étoile. Mais on peut se permettre la remarque naïve du paysan : il est sans doute plus aisé de corriger la carte du monde que de brancher la maison d’à côté. Le monde entier tient dans un manuel scolaire ; le courant, lui, exige des câbles, du cuivre et de la volonté, matières plus rétives que l’encre. Pour l’atavisme qui nous fait préférer la déclaration à la réalisation, il y a une ancienneté telle qu’il mériterait, lui aussi, sa résolution onusienne.

De par ma chandelle verte, on croirait entendre le Père Ubu, ceint de sa gidouille et armé de sa brosse à merdre, proclamer sa réforme : ” De par ma chandelle verte, nous allons tout réorganiser ! ” Et le peuple, éternelle Mère Ubu des bonnes volontés, de hocher la tête en murmurant que la chandelle, au moins, on la voit. Dans l’assemblée, la chienlit ordinaire, c’est-à-dire ce joyeux désordre où chacun acclame ce qu’il n’a pas lu, tient lieu de débat, et l’on vote à main levée, sans quorum populo, le peuple étant déjà parti se coucher faute de lumière pour veiller.

On y dit tout, sauf ce qui compte, ni le prix du kilowattheure, ni la date du raccordement, ni même le nom de celui qui paiera l’équilibre financier tant cher. Le lecteur ressort de l’article comme d’un banquet sans plat : rassasié de mots, léger de substance et tout prêt à applaudir. Si l’on veut juger de la sincérité d’une réforme, qu’on ne regarde pas le texte voté, mais l’ampoule du fond de la rue. Si elle brille, la loi a vécu. Si elle vacille, la loi n’est toujours qu’un beau projet, c’est-à-dire, comme toujours, une lueur dans la tête de ceux qui n’ont jamais eu froid dans le noir. Fiat lux, donc. Mais progressivement.

Par : Ben Djagba – L’Encre Saignante de Kpédomé, Notsé

Salt Lake City, Utah — le 7 octobre 2026

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