A force de multiplier les incitations pour attirer les capitaux étrangers, les États africains finissent par négliger un facteur essentiel de leur attractivité : la solidité de leur tissu entrepreneurial. Car des entreprises locales compétitives sont aussi un argument pour convaincre les investisseurs internationaux.
L’Afrique déroule le tapis rouge aux investisseurs étrangers. Les gouvernements multiplient les forums, aménagent des zones industrielles, accordent des avantages fiscaux et mobilisent leurs diplomaties économiques pour séduire les capitaux internationaux. Cette compétition, devenue presque incontournable, repose pourtant sur le paradoxe suivant : à force de vouloir attirer des entreprises venues d’ailleurs, certains États semblent accorder moins d’attention à celles qui sont déjà chez eux.
Lors d’un déplacement professionnel à New Delhi, un échange avec un investisseur lié à l’univers de BlackRock a mis en lumière cette dimension souvent négligée. Alors qu’il évoquait des projets d’investissement dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, sa première préoccupation ne portait ni sur les exonérations fiscales ni sur les garanties offertes par les États. Elle concernait la santé des petites et moyennes entreprises locales. Une question apparemment secondaire, mais qui touche au cœur même de la décision d’investir.
Car un investisseur ne s’implante pas dans un vide économique. Il a besoin de fournisseurs capables de respecter leurs engagements, de sous-traitants fiables, de distributeurs efficaces et de clients disposant d’un pouvoir d’achat suffisant. La solidité de cet environnement conditionne une partie de ses coûts, de ses risques et de ses perspectives de rentabilité. Une économie dont le tissu entrepreneurial est fragile peut offrir les incitations les plus généreuses sans devenir pour autant une destination véritablement compétitive.
C’est là que se révèle l’une des contradictions des stratégies d’attractivité africaines. Depuis des années, les gouvernements rivalisent d’initiatives pour attirer les capitaux internationaux. Zones économiques spéciales, guichets uniques, exonérations fiscales, facilités foncières et missions de prospection mobilisent des ressources publiques considérables. Ces efforts sont nécessaires. Le continent a besoin d’investissements pour industrialiser ses économies, développer ses infrastructures et créer des emplois. Mais la même détermination se retrouve-t-elle dans les politiques destinées à faire grandir les entreprises déjà présentes ?
Dans bien des pays, une PME qui souhaite agrandir son usine, moderniser ses équipements ou conquérir un marché voisin se heurte encore à des obstacles familiers : crédit coûteux, garanties difficiles à réunir, retards de paiement, procédures administratives complexes et concurrence d’importations parfois mieux financées. L’entreprise étrangère qui annonce un investissement important peut, elle, bénéficier d’un accompagnement institutionnel de haut niveau. La différence de traitement n’est pas systématique, et certaines facilités sont également accessibles aux investisseurs nationaux. Elle n’en soulève pas moins une interrogation sur les priorités de l’action publique.
Il serait pourtant économiquement réducteur d’opposer les deux. Soutenir les entrepreneurs locaux ne consiste pas à détourner des ressources de l’attraction des investissements étrangers. C’est aussi une manière d’en améliorer les conditions et les retombées. Une multinationale qui trouve sur place des entreprises capables de lui fournir des intrants, d’assurer sa logistique ou de distribuer ses produits dispose d’un avantage concurrentiel plus durable que celui que lui procurerait une exonération fiscale temporaire.
À l’inverse, lorsqu’un nouvel investissement doit importer l’essentiel de ses équipements, de ses services et de ses consommations intermédiaires, son intégration dans l’économie nationale demeure limitée. Les emplois directs peuvent être réels, les exportations progresser, mais une partie importante de la valeur créée continue de circuler hors du tissu productif local. Le risque est alors de voir se multiplier des pôles industriels performants sans que leur dynamisme profite suffisamment aux entreprises environnantes. Et c’est ce qu’on observe actuellement dans nos pays.
Il faut dépasser les discours convenus sur la promotion des PME. Leur développement ne se décrète pas à coups de programmes d’accompagnement ou de fonds annoncés lors de conférences. Il suppose des marchés publics plus accessibles, des délais de paiement maîtrisés, des mécanismes de financement adaptés, des infrastructures fiables et, surtout, des politiques industrielles qui organisent concrètement les relations entre les grandes entreprises et les fournisseurs locaux. Il exige également des entreprises elles-mêmes des efforts de gouvernance, de formalisation et de compétitivité.
La réussite d’une politique d’attractivité ne devrait donc pas seulement se mesurer aux capitaux entrants. Elle devrait aussi s’apprécier à la densité des chaînes de valeur créées, aux contrats remportés par les fournisseurs nationaux et au nombre d’entreprises locales capables de changer d’échelle.
L’Afrique doit continuer à courtiser les investisseurs étrangers. Ce n’est pas là mon problème. Mais elle gagnerait à consacrer autant d’énergie à faire grandir ses propres entrepreneurs. Car les capitaux internationaux ne viennent pas seulement chercher des avantages fiscaux ou des promesses de croissance. Ils recherchent aussi des économies capables de soutenir durablement leurs activités. À force de vouloir convaincre le monde d’investir en Afrique, le continent ne doit pas oublier que ses meilleurs arguments se construisent d’abord chez lui.
Source: agenceecofin.com/ Fiacre E. Kakpo/ Edité par M.F. Vahid Codjia


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