Il parle d’une voix affaiblie, mais son diagnostic, lui, n’a rien perdu de sa force. Dix-huit ans après la publication de son ouvrage au titre sans détour, Pourquoi le Togo va si mal ?, l’économiste togolais Michel Nadim Kalif reste fidèle à sa conviction : « Fondamentalement, les choses n’ont pas changé. »
À l’heure où le Togo affiche des ambitions de modernisation et multiplie les annonces de réformes, cette affirmation résonne comme un avertissement. Car derrière les indicateurs officiels et les projets structurants, une partie importante de la population continue de faire face à une réalité économique difficile, marquée par la précarité et l’érosion du pouvoir d’achat.
Figure respectée dans les milieux économiques togolais, Michel Nadim Kalif n’est pas un opposant politique au sens classique du terme. Son indépendance intellectuelle et sa rigueur analytique lui confèrent une posture singulière : celle d’un observateur engagé, mais libre de toute affiliation partisane.
Son diagnostic repose sur un pilier central : la gouvernance.
« La condition préalable, c’est la bonne gouvernance », affirme-t-il, dans une interview accordée au confrère “Afrique En Ligne”. Pour lui, la reconstruction économique passe nécessairement par « une transparence judiciaire qui rétablisse la confiance des populations » et « une transparence fiscale qui permette de recouvrer l’intégralité des recettes de l’État ».
Au cœur de son analyse se trouve une critique frontale de l’impunité économique. L’économiste évoque sans détour « cette minorité pilleuse qui s’est enrichie au cours des vingt dernières années sans payer d’impôts ». Une accusation grave, qui renvoie à une perception largement partagée dans l’opinion publique : celle d’un système économique perçu comme inégalitaire, où l’effort collectif ne bénéficie pas à tous de manière équitable.
Plus encore, Michel Nadim Kalif souligne l’ampleur des ressources qui auraient échappé au contrôle de l’État. « Des milliers de milliards se sont évaporés depuis cette date, sans enquêtes approfondies ni poursuites sérieuses », déplore-t-il. « Cette absence de reddition des comptes reste un mystère togolais. »
Au-delà du constat, l’économiste formule des propositions concrètes, centrées sur le soulagement immédiat des populations les plus vulnérables. Il rappelle que « les plus pauvres représentent environ 60 % de la population », un chiffre qui souligne l’ampleur des défis sociaux.
Parmi ses recommandations figure notamment la gratuité des transports publics pour les assurés sociaux, une mesure qui, selon lui, permettrait de réduire significativement les dépenses mensuelles des ménages. « Cela pourrait alléger leurs charges de 10 000 à 30 000 francs CFA », explique-t-il.
Il plaide également pour un retour à une forme de régulation publique des prix des produits essentiels, estimant que la libéralisation totale du marché a parfois contribué à fragiliser les consommateurs face aux fluctuations et aux pratiques spéculatives. « Il faudrait créer une structure publique nationale capable de réguler les prix des produits essentiels », propose-t-il.
Mais au-delà des mesures techniques, c’est une question de confiance qui se pose. Car l’économie, rappelle-t-il implicitement, ne repose pas uniquement sur des chiffres, mais sur un contrat social.
Le paradoxe togolais, selon Kalif, réside dans cet écart entre le potentiel du pays et sa réalité économique. Le Togo dispose d’atouts indéniables : une position géographique stratégique, un port en eau profonde, une stabilité institutionnelle relative dans une région confrontée à de multiples crises sécuritaires.
Pourtant, ces atouts ne se traduisent pas toujours par une amélioration tangible des conditions de vie de la majorité.
Aujourd’hui affaibli par la maladie – « Je ne vis pas, je survis. Je suis très, très malade, mais la tête va bien », confie-t-il avec une lucidité désarmante – Michel Nadim Kalif continue néanmoins de réfléchir, d’écrire et d’alerter.
Sa parole, forgée par des décennies d’observation et d’engagement intellectuel, agit comme un miroir tendu à la société togolaise.
Son message est simple, mais exigeant : sans transparence, sans justice économique et sans une réelle volonté de corriger les déséquilibres structurels, les réformes risquent de rester superficielles.
Dix-huit ans après son livre, sa question demeure, intacte et dérangeante.
Et sa réponse, elle aussi, semble inchangée.


