Opposition consentante ou la trahison camouflée : le paradoxe togolais. «Patriam Servvando Victorian Tulit. » Au Togo, il existe une espèce d’opposition, une opposition qui dit non tout en hochant la tête, qui s’indigne le jour et s’incline la nuit. C’est le paradoxe togolais. C’est une forme de trahison qui se déguise, qui se parfume même, pour paraître loyale. Taire des vérités par peur, dissimuler d’autres par calcul, c’est devenu presque un art politique ici, du pays d’où je viens, il s’appelle Togo — meurtri depuis plus de six décennies sous un joug obstiné, voit se répandre une sorte de silence malade, une gangrène morale jusque dans les rangs de ceux qui se proclament adversaires du pouvoir. Et l’on se demande, presque naïvement : que vaut une opposition qui commerce avec la tyrannie qu’elle prétend abattre ? Que vaut un archer qui, croyant viser l’ennemi, retourne sa flèche contre son propre camp ?
La famille Gnassingbé serre le Togo dans ses griffes, comme un aigle qui ne relâche jamais sa proie. Le peuple togolais a versé son sang, ses larmes et ses illusions, croyant que la liberté était au bout du supplice. Mais le plus dangereux ennemi n’est pas toujours celui qu’on voit venir, c’est celui qui sourit en vous serrant la main, celui qui dit “frère” tout en comptant vos faiblesses pour une belle faconde la minute qui suit.
Il faut, avec un courage presque désespéré, admettre qu’au sein même de l’opposition togolaise se cachent des figures qui ont choisi la compromission. Non pas par ignorance, mais par un calcul froid, presque cynique. Ces hommes et ces femmes, dont les noms circulent autant dans les chancelleries que dans les marchés et murs, ont échangé la dignité de la lutte contre les miettes du pouvoir : des postes honorifiques, quelques prébendes, des passe-droits diplomatiques. Ils ont vendu la cause du peuple, comme Judas vendit son maître, sauf qu’ici les trente deniers se comptent en privilèges et en silence. «À force de vouloir ménager la chèvre et le chou, on finit par perdre la chèvre, le chou, et même la main qui les tenait. »
Cette opposition consentante, car c’est bien ainsi qu’il faut la nommer, est devenue l’outil le plus utile du régime Gnassingbé. Elle offre au pouvoir une façade de pluralisme, une illusion de débat, un théâtre où tout est joué d’avance. Elle permet au régime de se présenter devant les bailleurs internationaux comme un élève modèle de la démocratie, alors qu’en réalité, le trône repose sur un bois pourri qu’un peu de vernis suffit à faire briller.
Quel épaulement ! Quelle anomie ! Ces opportunistes, ces acrobates du discours, manient la langue comme une arme à double tranchant. En public, ils se disent défenseurs de la démocratie, champions du peuple, mais dans les couloirs feutrés, ils négocient, ils marchandent. Chaque mot devient une monnaie d’échange, chaque silence un contrat tacite. Ils savent se taire juste ce qu’il faut pour ne pas déranger, parler juste assez pour paraître courageux. Et cela, le peuple le sent, même sans toujours le dire. Opposition ex cathedra au profit de Tartarin de Taras-kon.
Le peuple togolais, qui a appris à lire entre les lignes, devrait se méfier de ces signes : l’opposant qui dialogue sans fin avec le régime sans jamais rien obtenir, celui qui condamne la répression du bout des lèvres mais accepte de siéger dans les comités présidentiels, celui dont les enfants étudient tranquillement à Paris ou à Bruxelles, frais payés par des mains qu’on ne nomme pas. “Dis-moi qui te nourrit, et je te dirai ce que tu défends.” Cette phrase, dans les rues de Lomé, résonne comme un avertissement. Plus de pari pascalien pour un Togo vivable oh [SIC] togolais. Haro sur la dignité hum-aine [SIC] ! L’indigence est une nécessité à revoir car agiter le moulin à prières car le nexus ne fait pas l’honneur de Buddha.
Par des arc-électriques, ces figures de duplicité rendent un service immense au régime : elles divisent le peuple, brouillent les repères, fatiguent les cœurs. Elles transforment la colère en palabre, la résistance en réunion. Pendant que le peuple s’épuise à discuter, le pouvoir respire, se renforce, se perpétue. Ce sont les pompiers pyromanes de la démocratie togolaise, ceux qui prétendent éteindre le feu tout en soufflant discrètement sur les braises. Et parfois, on ne sait plus s’ils croient encore à ce qu’ils disent ou s’ils jouent simplement un rôle devenu trop confortable pour être abandonné. « L’arbre qui plie sous tous les vents ne peut servir de mât au navire de la liberté. Il finit toujours dans le feu du maître.»
Mais la nuit, aussi longue soit-elle, ne peut empêcher le jour de revenir. À côté de ces faux prophètes, il existe encore des femmes et des hommes qui refusent de se vendre. Ils ne négocient pas leur silence, ils ne marchandent pas leur dignité. Certains ont payé de leur liberté, d’autres de leur vie. Ils savent que la vraie lutte ne s’accommode pas des compromis faciles, qu’elle exige une endurance presque spirituelle. C’est cette lutte-là, celle qui ne transige pas, qui prépare lentement la fin de la dictature.
L’histoire des peuples libérés le montre, même si parfois on l’oublie : ce ne sont jamais les dialogues truqués ni les compromis dorés qui ont brisé les chaînes, mais la résistance obstinée, organisée, et moralement droite de ceux qui refusent de plier. Ce n’est pas la parole qui libère, c’est la constance, la fatigue assumée, la foi têtue dans la justice. Et parfois, cette foi paraît folle, mais c’est elle qui déplace les murs.
Le peuple togolais doit donc apprendre à distinguer entre ceux qui luttent pour lui et ceux qui luttent à sa place.
La nuance est mince, mais elle décide du destin d’une nation. Les jeunes, surtout, doivent se méfier des discours bien peignés, des sourires diplomatiques, des opposants qui parlent comme des ministres en attente. Car la liberté ne se crie pas seulement sur les toits, elle se construit dans les fondations, dans la poussière, dans la peur même. Et c’est là, dans cette obscurité, que se forge la lumière.
Bourre piff, ça suffit ! Et peut-être, oui peut-être, que le jour viendra où le Togo cessera de confondre les acteurs et les traîtres, où le mot “opposition” retrouvera son sens premier, celui de résistance et non de connivence. Mais pour cela, il faudra que chacun regarde en face la part de silence qu’il porte, et qu’il décide enfin de parler, même si sa voix tremble. Sans cris d’orfraie, bien sûr, nous ne plierons pas les gaules.
Par : Ben Djagba Salt Lake City 14 avril 2026
Togo – Prophètes de la duplicité : ne mettez pas au pilori

