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Togo- Fabre: « La démocratie ne se réduit pas à l’habillage juridique du pouvoir »

Jean-Pierre Fabre, le leader de l’Alliance nationale pour le changement (ANC). © PIUS UTOMI EKPEI/AFP

Dans une déclaration publiée le 12 mai, le président du CNCC, Jean-Pierre Fabre, démonte point par point la thèse du juriste Christian Trimua, qui défend la Constitution du 6 mai 2024 en la qualifiant lui-même de « césarisme parlementaire ». Pour l’opposition, cet aveu involontaire confirme ce qu’elle dénonce depuis le début.

DECLARATION

« Ave Faure Gnassingbé, le peuple togolais qui se meurt, te salue ».

(Réponse à l’article de Christian Trimua : « Le Césarisme dans le régime parlementaire togolais »)

Monsieur Christian Trimua, maitre-assistant à l’Université de Lomé, membre assumé et défenseur impénitent et impertinent du système RPT/UNIR, dont il a été plusieurs fois ministre, vient de rendre public un document d’une quarantaine de pages, intitulé: « Le césarisme dans le régime parlementaire togolais ».

Le texte de M. Christian Trimua, truffé d’affirmations surprenantes, constitue moins une analyse scientifique de la Constitution du 6 mai 2024 qu’une entreprise de justification intellectualiste, juridique ou théorique d’une confiscation du pouvoir politique au Togo. L’auteur reconnaît lui-même, avec une franchise étrange, que cette Constitution ne relève pas véritablement du parlementarisme démocratique. Il admet explicitement dans son introduction, qu’elle organise « la prééminence durable de l’exécutif », qu’elle réduit la portée fonctionnelle du Parlement, qu’elle encadre les contre-pouvoirs, et qu’elle correspond à ce qu’il appelle un « césarisme dans le régime parlementaire ». En d’autres termes, il confirme exactement ce que l’opposition togolaise dénonce depuis le début : cette réforme n’avait pas pour objectif de renforcer la démocratie, comme le régime tente vainement de le faire accroire aux populations, mais de consolider juridiquement un pouvoir personnel.

Le plus révélateur est que l’auteur invoque lui-même la notion de « constitution sémantique » de Karl Loewenstein, c’est-à-dire une constitution qui ne sert plus à limiter le pouvoir mais à le légitimer. Aveu extraordinaire. Car une Constitution démocratique a précisément pour vocation d’encadrer l’autorité, de protéger les libertés et d’organiser l’alternance. Lorsqu’un juriste explique qu’une Constitution sert principalement à légitimer la concentration du pouvoir, il cesse de défendre l’État de droit pour entrer dans la justification théorique de l’autoritarisme. Christian Trimua ne craint pas d’écrire : « On qualifiera cette configuration de « césarisme dans le régime parlementaire », en ce qu’elle loge, à l’intérieur d’un régime parlementaire formellement conçu, une logique substantielle de direction césariste. Elle prolonge, dans le contexte togolais, la logique de la « monarchie républicaine » analysée par Duverger. » En convoquant la figure de Jules César pour défendre et illustrer la Ve République togolaise, Christian Trimua fait preuve d’une incroyable audace. Car César, qui régna de l’an 100 à l’an 44 avant Jésus-Christ, demeure dans l’histoire comme celui qui mit fin à la République romaine pour instaurer un pouvoir personnel absolu. Dictateur à vie et dictateur assumé, il concentra entre ses mains tous les pouvoirs et soumit Rome à son autorité sans partage.

 L’histoire a également retenu cette formule tragique attribuée aux gladiateurs promis à une mort certaine dans les arènes pour divertir César et sa cour: « Ave César, ceux qui vont mourir te saluent ».

Dès lors, une question inquiétante se pose : les pauvres Togolais, soumis à la dictature de Faure Gnassingbé, devront-ils bientôt, eux aussi, reprendre cette funeste invocation avant de disparaître ? Faudra-t-il entendre demain : « Salut Faure Gnassingbé, le peuple togolais qui se meurt te salue » ?

En tout état de cause, cette réforme constitutionnelle souffre d’un vice politique et moral fondamental, elle a été imposée au peuple togolais sans consultation populaire. Aucun référendum. Aucun débat national inclusif. Aucune assemblée constituante. Une modification aussi radicale du régime politique – passant d’un régime présidentiel à un régime parlementaire de façade – ne pouvait être légitime sans la souveraineté directe du peuple.

Le pouvoir a volontairement évité le suffrage populaire parce qu’il savait que les Togolais n’avaient jamais demandé ce changement. Cette Constitution n’est pas née d’une aspiration nationale; elle est née d’un calcul de conservation du pouvoir.

En réalité, le texte de M. Christian Trimua démontre une chose essentielle, le nouveau système a été conçu autour d’un homme et non autour d’institutions équilibrées. Le « Président du Conseil » décrit dans son analyse, cumule l’essentiel des leviers de puissance : direction du gouvernement, contrôle de la majorité, autorité militaire, domination de l’agenda politique. Le Président de la République devient une figure marginale; le Parlement est rationalisé au point d’être neutralisé; les mécanismes de responsabilité politique sont inversés; les contre-pouvoirs sont affaiblis. Ce n’est pas un parlementarisme moderne. C’est une présidentialisation absolue dissimulée sous une terminologie parlementaire.

Le plus préoccupant est la tentative de donner à cette concentration du pouvoir une justification culturelle ou africaine à travers le concept d’« ethno-constitutionnalisme africain ». L’Afrique n’a pas vocation à devenir le laboratoire doctrinal de l’autoritarisme constitutionnel. Les peuples africains aspirent, comme tous les peuples du monde, à la liberté, à l’alternance, à la séparation des pouvoirs et au respect du suffrage universel.

Il est dangereux de vouloir faire croire que les exigences démocratiques seraient occidentales tandis que la concentration du pouvoir serait adaptée aux réalités africaines. Cette thèse a servi pendant des décennies à justifier les partis uniques, les présidences à vie et les successions dynastiques sur notre continent.

Lorsque des prétendus panafricanistes en sont réduits à convoquer l’Antiquité romaine et un dictateur assumé comme Jules César pour justifier leurs errements, c’est qu’ils sont véritablement à court d’arguments.

La stabilité d’un État ne se construit pas par l’étouffement du pluralisme ni par l’affaiblissement des institutions. L’histoire montre au contraire que les régimes qui refusent l’alternance finissent toujours par fragiliser la cohésion nationale.

Enfin, il faut rappeler une évidence: aucune construction doctrinale, aussi sophistiquée soit- elle, ne peut remplacer la légitimité populaire. On peut mobiliser Duverger, Schmitt, Weber ou  Loewenstein; on peut inventer des concepts comme « parlementarisme de direction » ou « césarisme parlementaire »; mais aucun vocabulaire universitaire ne peut effacer le fait fondamental que le peuple togolais n’a jamais été consulté sur le bouleversement de son régime politique.

La démocratie ne se réduit pas à l’habillage juridique du pouvoir. Elle repose sur le consentement libre du peuple, la limitation des pouvoirs et la possibilité réelle de l’alternance.

C’est précisément ce que la Constitution du 6 mai 2024 a remis en cause.

Pour conclure

Christian Trimua aurait dû s’abstenir de publier cette thèse farfelue de « césarisme dans le régime parlementaire togolais ». Car le césarisme, forme de dictature absolue, est insoluble dans le parlementarisme démocratique. Le césarisme est au parlementarisme démocratique, ce que l’huile est à l’eau. Ils ne se mélangent pas.

Pour tenter de défendre cette incongruité manifestement indéfendable, le RPT-UNIR devrait invoquer des arguments autrement plus sérieux et plus probants que des élucubrations pseudo-savantes dignes du professeur Tournesol.

Paradoxalement, Christian Trimua partage bien des constats et analyses formulés par l’opposition togolaise sur la situation sociopolitique du Togo. On se souvient qu’il y a quelques années, il avait lui-même résumé, en une formule aussi brève qu’édifiante, le bilan désastreux des trente-huit années de pouvoir de Gnassingbé Eyadéma, en déclarant qu’à son arrivée au pouvoir en 2005, Faure Gnassingbé avait hérité d’un pays « socialement délabré, économiquement exsangue et politiquement divisé ». Difficile de dresser un constat plus accablant. Il ne manquait plus que le désastre moral pour compléter le tableau.

Lorsque Christian Trimua, thuriféraire du régime RPT-UNIR, se voit contraint de reconnaître que la Ve République n’est qu’une dictature travestie en parlementarisme, l’imposture ne fait plus aucun doute. Dès lors, il ne nous reste plus qu’à nous mobiliser massivement pour la combattre. C’est le sens de notre engagement au CNCC. C’est le sens de l’appel à la mobilisation générale que nous lançons à l’ensemble du peuple togolais.

Fait à Lomé, le 12 mai 2026

Pour le Bureau National Le Président 

Jean–Pierre FABRE

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