Ministre des Affaires étrangères du Togo et homme « préoccupé du devenir du continent africain », Robert Dussey porte depuis plusieurs mois une initiative inédite : convaincre l’Assemblée générale des Nations unies d’abandonner la projection Mercator au profit de la projection Equal Earth, plus fidèle à la réalité géographique. Dans un entretien accordé à Brut, il explique les enjeux scientifiques, symboliques et financiers de ce « combat cartographique ».
Pourquoi cette initiative sur la carte du monde ?
Robert Dussey : Je suis très intéressé, et très préoccupé par le devenir du continent africain. Quand on compare l’Afrique au Groenland sur les cartes actuelles, on a l’impression que les deux ont la même dimension. Or ce n’est pas vrai. La vérité scientifique, c’est que la projection Mercator ne donne pas une représentation réelle du continent africain. Il nous faut changer le narratif sur le continent africain.
Vous en voulez à Mercator ?
Robert Dussey : Non, je n’accuse pas Mercator. C’était un scientifique, un cartographe, un géographe, un philosophe qui a fait son travail, dans un souci de navigation maritime et en tenant compte des intérêts des pays occidentaux de l’époque. C’est important de le dire pour ne pas que certains interprètent ce que nous faisons sur le continent africain comme si nous étions contre eux. C’est d’abord une vérité scientifique. Et vous et moi, nous tous, nous ne pouvons pas refuser la vérité scientifique. Et cette vérité scientifique, c’est que la projection Equal Earth, adoptée en 2018, est celle qui représente le mieux le continent africain. Ce que nous voulons, c’est construire un narratif africain pour défendre les intérêts du continent.
Pourquoi le Togo porte-t-il cette initiative ?
Robert Dussey : Le Togo a été choisi parce que le président du Conseil, Faure Gnassingbé, nous a demandé de porter ce sujet au niveau de l’Union africaine. Nous avons introduit cette problématique dans les organes de l’Union africaine, elle a suivi le processus institutionnel, et le 17 février dernier, la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine a décidé d’adopter la correction de la carte Mercator. L’Union africaine a expressément demandé au Togo de travailler avec la Commission de l’Union africaine pour porter plus haut cette décision, jusqu’à l’Assemblée générale des Nations unies.
Donc aujourd’hui, non seulement nous faisons une campagne pour « Correct The Map », mais nous travaillons également pour l’adoption d’une résolution à l’Assemblée générale des Nations unies sur cette problématique. Et cette initiative s’inscrit également dans le cadre du thème de la réparation des crimes de l’esclavage et de la colonisation, adopté par l’Union africaine en 2025.
Comment convaincre les 192 membres de l’ONU ?
Robert Dussey : L’Union africaine, c’est 54 pays. Les Nations unies, c’est 192 pays. Nous sommes donc en discussion avec nos partenaires non africains pour la rédaction d’un document consensuel. Pour qu’une résolution ait la chance d’être adoptée à la grande majorité que nous souhaitons, il nous faut convaincre tous les autres continents, tous les autres pays.
Les grandes puissances mondiales, si elles sont de bonne foi, ne devraient pas beaucoup discuter. Parce que ce n’est pas un instrument politique dirigé contre qui que ce soit. C’est une vérité scientifique.
Il y a aussi des enjeux financiers considérables…
Robert Dussey : Nous n’en sommes pas dupes. Derrière ce combat, il y a beaucoup d’argent en jeu. Les livres d’histoire, les livres de géographie, les puces électroniques, les GP, tout cela a été fabriqué en tenant compte de la projection Mercator. Changer cette projection, c’est potentiellement des milliards de dollars américains d’investissements à reconsidérer. Nous en sommes pleinement conscients. Mais nous pensons qu’en raison de la vérité historique et de la vérité scientifique, il faut absolument le faire.
Certains diront que l’Afrique a d’autres priorités…
Robert Dussey : Répondre ainsi, ce serait dire à un enfant qu’on envoie à l’école qu’il ne doit pas apprendre l’histoire ni la géographie, seulement compter l’argent pour gagner sa vie. L’histoire, la géographie et les sciences humaines constituent ce qui est essentiel dans la formation d’un être humain. Nous avons beaucoup de priorités en Afrique, c’est vrai. Mais on ne peut pas dire qu’une priorité vaut plus qu’une autre. Tout est prioritaire.
IciLome avec Brut.
