Au Togo, les troubles mentaux sont encore trop souvent vécus en silence, cachés dans les familles, interprétés à travers des croyances non médicales, rarement nommés pour ce qu’ils sont. Le pays compte moins de dix psychiatres agréés pour une population de plus de 8 millions d’habitants. L’hôpital psychiatrique de Zébé-Aného, à environ 50 kilomètres de Lomé, unique établissement spécialisé du pays, accueille régulièrement entre 165 et 170 patients pour une capacité officielle de 120 lits. Les médicaments psychotropes ne sont pas toujours disponibles.
À l’intérieur du pays, l’accès aux soins de santé mentale reste un défi majeur. À Amaoudè, dans la préfecture de Tchaoudjo, à plus de 400 kilomètres de la capitale, le Centre Saint-Camille, s’est spécialisé dans la prise en charge des troubles mentaux. Cette formation sanitaire ne ressemble pas à ce que l’on imagine d’un établissement psychiatrique.
Pas de contention, pas de mise à l’écart. Les patients sont reçus, évalués cliniquement, traités, puis accompagnés pas à pas dans un processus de réhabilitation pensé pour durer.
Les résultats parlent d’eux-mêmes : en 2025, plus de 80 % des patients ont été réintégrés dans leur communauté. Aucun décès n’a été enregistré. Ces chiffres ne sont pas anodins. Ils démontrent que ce type de prise en charge est non seulement possible, mais reproductible.
Le modèle associe traitement pharmacologique, soutien psychosocial, activités structurées et réinsertion progressive. « L’objectif n’est pas seulement de stabiliser une condition : c’est de rendre à chaque personne le fil de sa propre vie », explique Claude Boni, le directeur du Centre Saint-Camille.
C’était le cas d’Akouvi*, la quarantaine et mère de deux enfants. Avant d’arriver à Saint-Camille en 2019, Akouvi avait basculé dans une réalité que ni elle-même, ni sa famille ne reconnaissait plus.
« Je ne dormais plus. Je parlais seule. Je me perdais… même quand j’étais entourée », raconte-t-elle. « Les gens ont commencé à avoir peur de moi. Et moi, j’ai commencé à avoir peur de moi-même. »
Sa famille, démunie, a cherché des solutions là où elle pouvait. Rien n’a changé. La situation s’est aggravée, jusqu’au jour où un agent de santé communautaire, Richard Agossa, les a orientés vers le centre d’Amaoudè.
« Quand je suis arrivée ici, je n’étais plus vraiment là », dit-elle. « Mais eux… ils m’ont vue. Je n’étais pas attachée. Je n’étais pas rejetée. On m’a écoutée. On m’a expliqué ce que j’avais. Pour la première fois, j’ai cru que la guérison était possible. »
Le chemin n’a pas été immédiat mais, avec de la détermination, Akouvi a pu reprendre le cours de sa vie. « Petit à petit, j’ai retrouvé le sommeil. Je me sentais plus apaisée. Aujourd’hui je vais bien, ce que je n’imaginais plus possible. »
L’obstacle le plus tenace n’est pas financier, ni même médical. Il est culturel. Dans de nombreuses familles, les signes d’un trouble mental graves, notamment l’agitation, le repli sur soi, la désorientation, sont encore perçus comme des manifestations spirituelles ou sociales, rarement comme des symptômes qu’on peut traiter. « Beaucoup de personnes étaient cachées ou emmenées ailleurs autre que dans un centre de santé adapté », raconte Essofa Ali Ouro-Koura, chef du village d’Amaoudè. « On ne considérait pas cela comme une maladie. »
Aujourd’hui, grâce à l’approche utilisée par Saint-Camille, les mentalités changent. Même si c’est lentement, le changement s’opère et il est réel. Bien que la stigmatisation retarde encore trop souvent le recours aux soins, les lignes bougent.
Richard, l’agent de santé communautaire témoigne : « Le premier défi, c’est d’arriver assez tôt. Souvent, les patients arrivent après des mois, parfois des années.
Pourtant, plus on agit tôt, plus les résultats sont visibles ». Il réfère systématiquement tous les cas de santé mentale vers le centre et mène des actions de sensibilisation dans la communauté. « Il y a encore des familles qui hésitent », poursuit-il. « Elles ont peur du regard des autres. Mais quand elles voient ceux qui sont revenus, elles changent d’avis. »
En mars 2026, une mission conjointe du ministère de la Santé et de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) s’est rendue à Amaoudè. Le Centre Saint-Camille s’est retrouvé au cœur d’une conversation, car ses résultats parlent pour lui.
Pour le Dr Hamadou Nouhou, représentant résident de l’OMS au Togo, la visite a mis en lumière une réalité de terrain souvent invisible depuis les capitales. « Le centre d’Amaoudè illustre ce qui peut être accompli par un engagement local déterminé, même dans des contextes aux ressources limitées. »
Face à cette réalité, le ministère de la Santé du Togo insiste sur la nécessité d’un changement de regard en renforçant les activités de sensibilisation communautaire autour de la santé mentale. À travers la mise en œuvre de son Plan national de développement sanitaire 2023-2027, le gouvernement togolais réaffirme son engagement en faveur d’une couverture sanitaire universelle qui n’exclut aucun profil de patient.
Au Centre Saint-Camille, la guérison ne se limite pas aux médicaments. Elle passe par la parole, l’écoute et la reconstruction du lien social. Les patients participent à des activités quotidiennes, retrouvent des repères et reprennent confiance.
Aujourd’hui, Akouvi vit encore au centre. Elle cultive son champ, échange avec ses voisins, participe à la vie du village. « Avant, j’étais comme effacée, transparente. Maintenant, je suis revenue et visible », dit-elle simplement. « Je pensais que ma vie s’était arrêtée. Mais ici, j’ai compris qu’elle pouvait continuer. »
