Ici, c’est le pays de tous les dialogues, sauf avec ceux qui paient. C’est une victoire diplomatique qui n’est mesurable que par son éclat. La presse officielle a la lourde tâche de nous la faire parvenir à la compréhension de ce qui est passé : au terme d’une visite d’une semaine du président du Conseil à Pékin, la Chine ” annule une partie de la dette “.
Une partie. De quelle somme ? On l’ignore, le communiqué ayant jugé superflu d’en informer ceux qui devront, en dernière instance, acquitter le solde. Que le citoyen togolais, créancier subsidiaire de sa propre patrie, se rassure donc : une générosité a eu lieu et son montant relève du secret des dieux ou, plus prosaïquement, de la pudeur des comptables.
Mais revenons à l’arithmétique la plus simple. Selon les dernières données détaillées du FMI par créancier, l’encours dû à la Chine s’élevait à quelque 331 millions de dollars à la fin de 2024, soit environ cinq pour cent de la dette publique totale et trois virgule cinq pour cent du produit intérieur brut. Tout simplement, l’on nous invite à applaudir l’abandon d’une fraction indéterminée d’un vingtième de nos obligations. Le reste, près de la moitié, demeure fidèle à son poste, avec la constance qu’on prête aux institutions solides. Sans doute, la diplomatie n’avait jamais offert si peu avec tant d’emphase, et l’emphase tant d’espace à si peu.
Cela devrait être définitif : la prouesse, si prouesse il y a, n’est pas celle d’un homme d’État qui aurait arraché une concession, mais celle d’un emprunteur qui revient du guichet en exhibant, tel un trophée, le geste commercial que le prêteur accorde à ses meilleurs clients. Car enfin, que signifie “renoncer à réclamer une partie de ce que le Togo lui doit” ? Il n’y a aucune libéralité, seulement une écriture comptable que l’on déguise en amitié entre les peuples. Les créanciers sont des êtres rationnels : ils n’amnistient que ce qu’ils ont cessé d’espérer.
Et ce voyage, parlons-en. Une semaine entière de visite officielle, avec une réception au sommet, des réunions de haut niveau et des signatures en cascade. Qu’apporte-t-on dans nos valises? Un accord sur les ” opérateurs économiques agréés “, afin que les entreprises jugées fiables franchissent plus vite des contrôles que, ” en principe “, elles franchissaient déjà moins mal que les non-fiables; un protocole sanitaire fixant les conditions auxquelles notre soja pourra gagner le marché chinois, ce qui, convenons-en, ne garantit pas encore qu’il y parvienne; des mémorandums de coopération en matière d’industrie, de chaînes d’approvisionnement, de commerce numérique et de ” développement vert “, catégories vastes comme les horizons et aussi facilement franchissables? une note d’échange sur la construction du nouveau siège du ministère des Affaires étrangères, car rien ne témoigne mieux de la vigueur d’une nation endettée que la magnificence de l’édifice où elle explique ses dettes; enfin deux mémorandums entre la télévision nationale et les médias chinois destinés à faciliter le ” partage d’expérience “, expression dont on goûtera la délicatesse lorsqu’on sait de quelle expérience il s’agit. Il serait difficile de regrouper dans un seul communiqué autant d’intentions chiffrées pour si peu d’engagements.
Mais le plus savoureux n’est pas ce que l’on annonce, mais ce que on tait. Car le Togo n’est pas un pays dépourvu d’atouts, et on se prend à rêver, dans la quiétude de cette fin d’octobre, de la question qui ne sera jamais posée à Pékin, ni à Lomé : où va l’argent ? Nous possédons des phosphates, matière première dont la valeur n’a jamais cessé d’être stratégique. Nous avons un port d’eau profonde, un atout géographique qui fait de Lomé une porte d’entrée naturelle pour toute la sous-région enclavée. Nous disposons de ressources minières qui, lorsqu’on les découvre, ne manquent pas de variété et de promesses. Un pays avec autant de leviers devrait, selon toute logique, figurer parmi les créanciers de l’histoire plutôt que parmi ses mendiants affables.
Or il n’en est rien. Les recettes du phosphate, les redevances portuaires, les droits mineurs : de ces flux, quel citoyen est en mesure de retracer le cheminement jusqu’à un hôpital mieux équipé, une école mieux dotée, une route moins éprouvée ? Je ne prétends pas détenir la comptabilité de la République; j’observe seulement que la comptabilisation de celle-ci est réservée à ceux qui l’appuient et que le soupçon, lorsqu’il prospère, n’est jamais que le fruit naturel de l’opacité. Là où la lumière fait défaut, l’imagination, hélas, travaille sans relâche. Ne s’étonnez plus, dès lors, que le peuple s’en interroge. On ne saurait exiger de lui à la fois l’impôt et l’inquiétude.
Cependant, le pouvoir sait ce qu’il fait et, convenons-en, il le fait avec méthode. Le titre de Président du Conseil, que la réforme institutionnelle a rendu à toutes fins pratiques insensible à l’érosion du temps, confère à son titulaire une sérénité qu’on pourrait envier aux mortels ordinaires. Rien ne presse, ni les comptes à remettre, ni à respecter, ni des mandats dont le renouvellement doit être assuré. Lorsque l’on dispose d’une éternité, une semaine à Pékin n’est qu’un instant, et une remise de dette indéterminée une bagatelle que l’on offre en gage de bonne volonté à ceux qui s’inquiéteraient encore de l’état des finances publiques. Du reste, n’attend-elle pas, les 28 et 29 octobre, le troisième sommet Russie-Afrique ? Qui sait quelles nouvelles générosités, quels autres mémorandums et quels protocoles enrichiront notre collection déjà bien fournie de promesses ?
C’est là, au fond, le génie de cette diplomatie : multiplier les tables rondes pour ne jamais avoir à dresser le bilan. Le Togo, nous dit-on avec fierté, est ” le pays de tous les dialogues “. On y dialogue avec Pékin, avec Moscou et avec toutes les capitales susceptibles de recevoir un cortège et de signer un papier. On y dialogue même avec les créanciers. Il n’y manque que le dialogue avec ceux qui paient, et qui, de tous les interlocuteurs, sont les seuls à n’avoir jamais obtenu de remise.
Je terminerai, comme il se doit, par un vœu. Qu’on nous communique le montant de la dette annulée, puisqu’elle existe forcément. On nous présente, ligne par ligne, les recettes du phosphate, du port et des mines, puisque cela existe également. Et on cesse de nous présenter comme un triomphe ce qui, dans toute économie bien gouvernée, ne serait qu’une rubrique de bas de page. Faute de quoi, nous continuerons de saluer, avec la gravité qu’il faut, les grands pardons de l’étranger, tandis que le plus ancien créancier de la nation, le peuple togolais lui-même, attend toujours qu’on lui rende des comptes.
Par: Ben Djagba -L’Encre Saignante de Kpédomé, Notsé
17 octobre 2026 – Salt Lake City, Utah

