À la mort d’Abass Kaboua, Gerry Taama livre un hommage sincère, mêlant souvenirs, tensions passées et regrets, pour saluer la mémoire d’une figure politique aussi singulière que marquante.
Le dernier des Mohicans est parti
J’ai choisi cette photo pour illustrer l’épitaphe d’Abass pour une raison particulière. C’était le mardi 8 janvier 2019, lors de la session de plein droit de l’Assemblée nationale. Ce fut aussi la dernière fois que nous nous sommes adressé la parole. Peu de personnes le savent, mais nous avons passé cinq ans au Parlement sans jamais nous parler. C’était parfois cocasse : assis côte à côte, nous nous contournions pour échanger avec les autres.
Aurions-nous pu nous réconcilier ? Oui. Des tentatives ont été faites. Pourquoi ont-elles échoué ? Je n’en sais rien. Ce que je retiens, c’est que je m’excuse rarement lorsque j’estime ne pas être en tort.
J’évoque cela aujourd’hui pour souligner la nature de notre relation. Nous avions tous deux de fortes personnalités et je crois qu’un respect mutuel existait entre nous. Je me souviens qu’en 2013, lors d’une réunion du CAP2015, il s’en est pris à moi. Je l’ai immédiatement interrompu, lui signifiant de ne pas me confondre avec les « petits » qu’il menaçait impunément, et que nous pouvions régler cela entre hommes dans la cour. Jean-Pierre nous avait calmés, mais le soir même, il m’appelait et quelques « ampoules buvables » nommées Guinness scellaient notre réconciliation.
De mon point de vue, Abass était un homme qui se nourrissait du conflit permanent. C’était son carburant. Je l’appelle « le dernier des Mohicans » car il a mis cette énergie turgescente au service de la politique. Tour à tour « bouffon du roi » sous Eyadema, exilé, collaborateur de Faure avant de devenir l’un de ses plus grands opposants, il a connu la prison. Entré à l’Assemblée nationale en 2018 après avoir réellement gagné son siège à Danyi, il s’est malheureusement fourvoyé dans cette histoire de Ve République en devenant sénateur nommé par le président du parti auquel il était censé s’opposer.
Lui, le grand communicant, a perdu sa langue dans cette situation ubuesque. Pour une rare fois, il n’avait plus d’ennemi à combattre, Jean-Pierre — son éternel souffre-douleur — s’étant lui aussi compromis.
Au-delà de l’image de rustre impénitent qu’il aimait projeter, Abass était un homme très sensible dès lors qu’on perçait sa carapace. En 2018, il habitait vers Léo 2000 ; nous avons eu de longues discussions sous son manguier. Il possédait une acuité et une pertinence de réflexion extraordinaires. Un vrai visionnaire. Le seul problème est que, dès qu’il y avait du public, il redevenait « Abass ».
Je regrette que nous n’ayons pas fait la paix. J’irai, bien entendu, à ses obsèques. J’ai appris qu’il est mort au Maroc. C’est triste. Non pas parce qu’il s’est éteint dans un pays doté de meilleurs hôpitaux, mais parce que cette évacuation sanitaire n’est pas, dans ce genre de situation, une prise en charge de l’assurance maladie locale, mais le fruit d’une faveur en haut lieu. Combien de Togolais peuvent bénéficier de telles faveurs ?
Adieu, grand frère. Nous nous réconcilierons dans l’au-delà, autour de quelques ampoules buvables. Tu étais unique. Tu étais Abass Kaboua.
Repose en paix.
Gerry

