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Si on vous explique le Togo et que vous avez compris, c’est qu’on vous a mal expliqué

Ce 27 avril 2026, le Togo célébrait le 66e anniversaire de son accession à la souveraineté internationale. Comme de coutume à la veille de cette solennité, la traditionnelle cérémonie des décorations s’est tenue. Faure Gnassingbé, Président du Conseil, entourait ses invités de l’écharpe et les pinait à la poitrine avec les insignes de l’ordre national.

Tout se déroulait normalement, jusqu’au moment où, dans la file des récipiendaires, apparaît une silhouette que personne n’attendait là : Jean-Lucien Savi de Tové, Président de la République, 86 ans, avançant avec sa canne parmi les décorés. Celui-là même qui, selon leur propre Constitution, est censé présider ce cérémonial et décerner lui-même ces distinctions.

L’image résume à elle seule l’état du pouvoir togolais. Un homme de 86 ans, chef de l’État selon la Constitution, attend son tour dans la file, canne à la main, pendant que le véritable détenteur du pouvoir l’épingle à la poitrine. Le symbole est cruel. Et il est réel.

Ce que dit la Constitution

Les articles de la nouvelle Constitution togolaise sont pourtant sans ambiguïté. L’article 40 dispose que « le Président de la République est le chef de l’État » et « le symbole de l’unité nationale ». L’article 42, dans son dernier alinéa, est encore plus explicite : c’est le Président de la République qui « décerne les décorations de la République ». Pas le Président du Conseil. Le Président de la République.

La scène du 26 avril est donc, juridiquement, un renversement de l’ordre constitutionnel. C’est le Président du Conseil qui vient décorer le chef de l’État, celui qui devrait normalement tenir le rôle.

Une absence qui en dit long

L’épisode des décorations n’est pourtant pas le seul fait marquant de cette célébration. Le lendemain, lors du traditionnel défilé de l’indépendance, la loge présidentielle affichait une absence criarde : celle de Jean-Lucien Savi de Tové. Aucune explication officielle. Aucun communiqué. Comme si sa présence à la tribune aurait bousculé le protocole.

Ce n’était d’ailleurs pas sa première absence remarquée de la journée. La veille, lors de la cérémonie de l’allumage du flambeau de l’indépendance, moment hautement symbolique s’il en est, le Président de la République était déjà introuvable. Pas de chef de l’État pour tenir la flamme. Pas de symbole de l’unité nationale pour incarner le moment.

Le Président de la République existe dans les textes. Dans les faits, il est soigneusement tenu à l’écart de tout ce qui ressemble à un pouvoir réel, ou à une image forte.

La Constitution et ses fantômes

Au Togo, visiblement, un président peut en cacher un autre. La Constitution de 2024, controversée, imposée, taillée sur mesure pour maintenir Faure Gnassingbé au pouvoir sous l’habillage d’un régime parlementaire, commence à montrer ses défauts de conception.

Deux ans après, les coutures craquent. Le régime peine à faire fonctionner sa propre mécanique. Et il se murmure déjà qu’une modification constitutionnelle serait à l’étude, parce que les défauts de conception sont désormais visibles à l’œil nu.

C’est la leçon que ces deux scènes du 26 et 27 avril nous enseignent : quand on taille une Constitution sur mesure pour un homme, on finit toujours par buter sur les coutures. Le tissu cède. Les contradictions remontent à la surface. Et l’habit, si bien coupé soit-il, finit par ne plus aller à personne.

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