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Togo- Le bal masqué ou brand bazar de Lomé

Au pays d’où je viens, depuis les temps anciens, cet adage se contait au clair de lune sous les yeux des serviteurs du roi : « la grenouille ne sait pas que l’étang dans lequel elle barbote appartient à quelqu’un ». Ce sage adage trouve, en ce weekend de grand spectacle à Lomé, une illustration à la fois éclatante et douloureuse. Voici donc que débarquent sur les rives du Golfe de Guinée les grands prêtres du panafricanisme itinérant, ces globe-trotteurs de la conscience africaine, valises gonflées de certitudes et billets d’avion réglés par la munificence involontaire du contribuable togolais.

Parmi eux, Franklin Nyamsi, directeur autoproclamé de l’Institut de l’Afrique des Libertés, institution dont on chercherait en vain les traces dans les annales académiques sérieuses, et Nathalie Yamb, cette Camerounaise au passeport suisse et à la conviction révolutionnaire, qui a fait de la dénonciation de l’impérialisme occidental un commerce fort rentable, de Moscou à Bamako, de Conakry à… Lomé. Ces deux figures, rejointes par d’autres experts en indignation sélective, ont été reçues par Faure Gnassingbé lui-même, « président du Conseil » d’un régime qui, en soixante ans de pratique dynastique, a perfectionné l’art d’étouffer toute liberté réelle tout en se parant, à l’extérieur, des habits du dialogue.

« Dis-moi qui te reçoit, je te dirai ce que tu vaux. » Être accueilli en grande pompe par un régime dont l’opposition est muselée, dont les élections sont depuis des décennies un théâtre d’ombres, et dont la famille régnante confond le trésor public avec le compte courant familial, voilà qui devrait, à tout penseur africain digne de ce nom, inspirer quelque scrupule. Mais non. Le sommet se tient. La « vision commune pour le Sahel » est proclamée. Les déclarations fusent, ronflantes et creuses comme un tam-tam sans peau.

C’est là tout le génie de l’opération : travestir la tyrannie en diplomatie régionale. La « Nouvelle Stratégie Togo-Sahel 2026-2028 », titre dont la majesté bureaucratique ferait presque sourire, sert de paravent élégant à une réalité moins flatteuse : un régime en quête de respectabilité internationale vient de s’acheter, pour le prix de quelques per diem et de plusieurs nuits d’hôtel climatisé à Lomé, une cohorte de panafricanistes complaisants, heureux de prêter leur verbe flamboyant à la cause de celui qui les finance, le contribuable togolais.

Le Togo, nous dit-on avec un sérieux de façade, est « un espace de dialogue inclusif ». Inclusif ! Et inclusif il l’est, en effet, ce régime qui interdit les manifestations, emprisonne les opposants et vote des constitutions taillées sur mesure pour pérenniser le même clan au pouvoir depuis 1967. Inclusif comme un salon privé dont la porte reste close à ceux qui n’applaudissent pas.

« On ne vend pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué », dit la sagesse populaire. Mais nos panafricanistes de salon ont inventé l’art inverse : vendre la peau de la liberté africaine avant même qu’elle ne soit née. Car que signifie parler de « vision commune pour le Sahel » depuis le salon confortable d’un dictateur héréditaire ? Que vaut un discours sur la souveraineté africaine prononcé par des bouches qui n’ont pas un mot pour les prisonniers politiques togolais, pour les familles chassées de leurs terres au gré des caprices du régime, pour cette jeunesse qui fuit par milliers vers l’exil ou la mer ?

Nathalie Yamb vitupère l’Occident depuis ses tribunes parisiennes et genevoises avec une régularité de métronome. Elle dénonce, le verbe haut et la conviction ardente, les ingérences étrangères sur le continent. Fort bien. Mais où est sa voix lorsque Faure Gnassingbé, ce même hôte qui la reçoit avec les égards dus à une reine, se maintient au pouvoir par la force, l’héritage et la fraude ? Le silence, dit-on, est parfois une réponse. Ici, il devient une complicité.

Franklin Nyamsi, lui, préside un Institut aux contours nébuleux mais au nom sonore : l’Institut de l’Afrique des Libertés. Les libertés ! Quel programme séduisant. Sauf que ces libertés semblent s’arrêter précisément aux portes du Palais de la Présidence togolaise, là même où leur champion s’incline avec componction. On se rappellera cette formule des Anciens : « Nemo dat quod non habet », nul ne donne ce qu’il n’a pas. Un homme qui fréquente les antichambres de la tyrannie sans sourciller ne distribue pas la liberté, il en fait le commerce.

Le sommet de Lomé, dans sa prétention à incarner un panafricanisme vertueux, révèle en réalité une pathologie bien connue des mouvements idéologiques sans ancrage populaire : l’intellectualisme décoratif. On convoque Kwame Nkrumah, on cite Thomas Sankara, on invoque les ancêtres et les peuples, mais on dîne avec leurs bourreaux. On parle du Sahel et de paix au nom de populations que l’on ne connaît qu’à travers les fenêtres d’hôtels cinq étoiles. C’est, pour reprendre une image culinaire adaptée au lieu, la soupe à la grimace servie dans de la vaisselle en or.

Le Togo, soyons précis, n’est pas un simple détail dans cette imposture : il en est la substance même. Cinquante-neuf ans de règne familial ininterrompu. Le père, Gnassingbé Eyadéma, l’un des dictateurs les plus longévifs du continent, est mort au pouvoir en 2005. Le fils, Faure, intronisé dans la foulée par l’armée avec la bénédiction de Paris, cette même France que nos panafricanistes maudissent le matin et courtisent le soir. Un régime constitutionnel de façade, agrémenté en 2024 d’une réforme taillée pour permettre au président du Conseil de gouverner sans mandat direct du peuple. Voilà le décor où se joue la grande comédie de la « vision commune pour le Sahel ».

« Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre », disait Rabelais. Appliqué à nos penseurs panafricanistes en vadrouille diplomatique, l’adage devient : il n’est pire aveugle que celui qui refuse de voir la misère du peuple qui l’accueille. Les Togolais, eux, voient. Ils voient des étrangers venir débattre de leur avenir dans des salles climatisées pendant que leurs libertés fondamentales restent confisquées. Ils voient leurs ressources financer des sommets dont ils sont exclus. Ils voient le panafricanisme se transformer sous leurs yeux en industrie du mensonge sentimental, où la fibre africaine devient un argument de vente pour ceux qui ont fait de la révolution un métier confortable.

Alors oui, le Togo est « un espace de dialogue ». Mais un espace de dialogue d’où les Togolais sont absents. Un dialogue entre gouvernants et leurs courtisans attitrés, entre un régime en quête de vernis intellectuel et des intellectuels en quête de per diem. Le vrai peuple du Sahel, lui, attend toujours. Il attend que le panafricanisme descende enfin des podiums et ose regarder en face ce que la tyrannie ordinaire lui fait subir, jour après jour, dans l’indifférence souriante de ses prétendus défenseurs. En attendant, comme le dit l’adage africain avec sa lucidité cruelle : « Quand les lions n’écrivent pas leur propre histoire, les chasseurs en seront toujours les héros. » À Lomé ce weekend, les chasseurs portaient des costumes de lions empruntés.

Par : Ben Djagba, Salt Laker City, 20 avril 2026

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