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TOGO : EURÊKA !

Kara jadis berceau de la famille régnante, aujourd’hui vestige de six décennies de gouvernance dynastique disposera prochainement d’un accès relativement satisfaisant à l’eau potable. Partant du postulat que l’accès à l’eau constitue, depuis la nuit des temps, un droit élémentaire de l’être humain et non un privilège accordé par la munificence souveraine, pudeur de gazelle ! Le miracle, ça se produit toujours au Togo.

A Kara, on a transformé l’ordinaire en miracle. Et ce genre d’ordinaire vient une fois tous les soixante ans. Applaudissons ! Des nouvelles, enfin, de bonnes nouvelles bouleversent l’ordre du monde avec des annonces qui, dans leur humilité apparente, recèlent toute l’épaisseur d’une époque. Nous apprenons alors, en ce mois de juin 2026, par la voix officielle du gouvernement togolais et de ses relais médiatiques étroitement encadrés, que « la région de la Kara reprend son souffle ».

Souffle, précisément, ce mot mérite qu’on s’y arrête avec la méthode et la rigueur qui caractérisent la pensée scientifique : car souffler, en l’occurrence, signifie avoir été précédemment asphyxié.

Et cette asphyxie, il faut le dire sans la moindre précaution de fausse pudeur, ne vient ni d’une catastrophe naturelle, ni d’une guerre, ni d’une sécheresse imprévue, mais de soixante années de gestion publique sous un même nom de famille. L’annonce, en vérité, possède une sobriété scientifique qui pourrait susciter l’admiration si elle ne cachait pas, sous son vernis technique, une confession politique d’une rare violence. Cent cinquante nouveaux forages, dont soixante-neuf à débit jugé satisfaisant, quarante-trois reliés au réseau de distribution, et une capacité de production portée à 12 000 m³ par jour, soit environ 80 % de la production quotidienne du barrage de la Kozah avant les pénuries. Eurêka.

Tel Archimède surgissant de son bain en courant nu dans les rues de Syracuse, le directeur général de la Togolaise des Eaux a déclaré, dans un accès de lyrisme retenu, que « les résultats sont encourageants ». Encourageants. Dans une région qui a servi de vivier politique, de réservoir électoral et de vitrine symbolique du pouvoir durant six décennies, on célèbre ici ce qui représente, à fortiori dans tout État normalement constitué, une simple évidence administrative au niveau communal.

L’on ne saurait, en bonne méthode comparative, manquer de souligner que l’on vend sur le marché mondial des téléphones pliables, que l’on commande des vêtements de l’autre bout du monde en moins de quarante-huit heures, que l’on forge des arc-électriques capables de simuler les conditions du Soleil en laboratoire, et que, pendant ce temps, la région natale d’un président en exercice depuis vingt ans (fils lui-même d’un président ayant régné trente-huit ans) découvrait en 2026 les vertus potentielles d’un forage fonctionnel.

A contrario de ce que l’on pourrait naïvement supposer, cette indigence hydraulique persistante n’est pas le fait du hasard : elle est le produit d’une gouvernance dont le principal carburant idéologique consiste précisément à distribuer des miettes en les présentant comme des festins. La saxifrage, cette plante tenace qui s’épanouit dans les interstices du rocher le plus aride, constitue une métaphore saisissante du développement sous régime dynastique.

Elle pousse, certes. Elle fleurit, parfois. Mais on se gardera bien de confondre la résistance végétale avec une politique horticole. Il en va de même pour les forages de la Kara : leur apparition, en 2026, ne témoigne pas d’une vision à long terme mais de l’urgence contingente, celle d’un régime qui, ayant si longtemps tondu la laine sur le dos de ses administrés, se voit contraint, sous la pression conjointe de la pénurie manifeste et de l’attention internationale, de concéder l’indispensable. Car tel est le génie du régime Gnassingbé dans sa version contemporaine : un poujadisme développementaliste savamment orchestré, consistant à agiter le moulin à prières de l’« émergence » et du « progrès » dès lors que la nécessité fondamentale se rappelle avec trop d’insistance à la conscience des gouvernants.

Ce n’est point une politique hydraulique que l’on contemple ici ; c’est une politique de la surface, un maquillage de la réalité structurelle, un trompe-l’œil technocratique destiné à faire passer des correctifs minimaux pour des révolutions paradigmatiques. Le gouvernement présente avec componction l’énergie solaire dans les préfectures de Dankpen, Doufelgou et Bassar, comme si l’utilisation d’une technologie du XXIᵉ siècle pour pomper de l’eau constituait, en soi, un motif de fierté nationale et non une banale exigence de gestion publique moderne.

L’observateur quelque peu informé des mécanismes de l’anomie institutionnelle reconnaîtra sans peine le schéma classique : une infrastructure fondamentale délaissée jusqu’à l’état de délabrement complet, suivie d’une intervention médiatisée avec tout l’apparat de la communication gouvernementale, le tout présenté sous les traits d’une générosité souveraine.

Que l’eau coule dans les canalisations de Kara est un fait qu’il faut naturellement accueillir avec satisfaction pour les populations concernées. Mais qu’il faille, en 2026, dans un pays qui se réclame d’une trajectoire « d’émergence », saluer la production de 12 000 m³ d’eau par jour comme une victoire, cela est, convenons-en entre gens de bonne foi académique, le symptôme d’un état de dénuement si profondément intériorisé que la population elle-même, dans sa magnanimité, ne réclame désormais que ce qui lui était dû ab initio. Quel traine-patin dans l’art de gouverner ! En soixante ans de règne, on essaie de rattraper le rythme du temps.

Il est difficile de trouver, dans le vocabulaire de la gouvernance comparée, une image plus appropriée pour décrire la relation que le régime Gnassingbé entretient avec les besoins élémentaires du bas-peuple. Ce n’est pas tant la lenteur qui retient l’attention de l’analyste que la sérénité avec laquelle elle est affichée. Le régime avance à pas traînants, avec la fierté d’un coureur de fond persuadé d’être en tête, alors que le reste du peloton continental a depuis longtemps franchi la ligne d’arrivée de l’accès universel à l’eau potable.

On ne saurait, en toute rigueur scientifique, négliger la dimension dynastique du phénomène. Gnassingbé Eyadéma, père fondateur du régime, exerça le pouvoir de 1967 à 2005, soit trente-huit années durant lesquelles la région de Kara, sanctuaire électoral et berceau des Kabyè dont provient le clan présidentiel, aurait pu, à fortiori, recevoir une attention hydraulique particulière. Faure Gnassingbé, le fils et successeur, gouverne depuis 2005. Le calcul est simple, il est brutal, et possède la froide élégance des mathématiques : soixante ans de règne familial sur un territoire que l’on décrit aujourd’hui comme étant en train de « retrouver son eau ».

Il est frappant que la formule même choisie par les rédacteurs gouvernementaux, « retrouver son eau », contienne, sous son apparente innocence, un aveu complet : si Kara « retrouve » son eau, c’est qu’elle l’avait perdue ; et si elle l’avait perdue sous la protection du pouvoir, alors ce pouvoir doit en répondre. La délicatesse avec laquelle le communiqué officiel contourne cette évidence mérite d’être relevée pour son audace rhétorique. Aucune mention, dans l’article publié sur le site officiel du Togo, de la durée du problème. Aucune interrogation sur les responsabilités. Aucune mise en perspective historique, en réalité.

On passe directement des chiffres techniques à la parole du directeur général, chiffres présentés avec la solennité de celui qui croit faire une découverte, comme si les 12 000 m³ produits quotidiennement représentaient une innovation en soi et non un simple rattrapage partiel d’un retard considérable.

C’est là tout le talent communicationnel du régime : effacer le passé dans la narration du présent, de sorte que chaque réparation apparaisse comme une construction, chaque correctif comme une création, chaque geste minimal comme une révolution institutionnelle. Au terme de cette analyse que l’on pourrait qualifier de modérément enthousiaste, on retiendra ceci : l’eau coule désormais, partiellement, dans certains robinets de Kara. En 2026.

Après soixante ans. Les habitants de la Kara pourront donc, enfin, étancher leur soif sans que cet acte devienne un défi logistique considérable. C’est, pour reprendre la formule antique, un petit pas pour l’humanité, un grand bond pour la gouvernance des Gnassingbé.

Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de ces lignes : elles ne nient pas le bénéfice réel de l’eau pour les populations ; elles refusent simplement d’appeler développement ce qui est, au mieux, la réparation d’un préjudice ancien, et ce qui révèle, à rebours de tout discours triomphaliste, l’étendue de la pauvreté qu’un demi-siècle de pouvoir absolu a produite, entretenue et transmise en héritage à ceux-là mêmes qui en furent les premiers sujets.

Eurêka, disait-on. La formule est belle. Elle suppose pourtant une découverte. Et c’est précisément là que l’affaire se complique : car ce n’est pas l’eau que l’on a découverte dans la région de Kara, on savait qu’elle existait, elle existait depuis toujours. Ce que l’on a peut-être découvert, avec un retard de soixante ans qui force l’admiration pour sa constance, c’est l’obligation élémentaire de la fournir.

Par : Ben Djagba L’Encre de Kpédomé – Notsé 12 juin 2026

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