À l’occasion de la Journée mondiale de l’océan du 8 juin 2026, Kokou Edem Tengue, ministre délégué chargé de l’Économie maritime, adresse un message solennel aux acteurs du monde maritime togolais. Dans un texte à la fois lyrique et politique, il dresse un état des lieux sans concession de la crise océanique, rappelle les engagements du Togo sur la scène internationale et lance un appel collectif à protéger un bien commun menacé, dont dépendent, directement, l’économie, la souveraineté alimentaire et l’avenir du pays. Lecture.
MESSAGE DU MINISTRE DÉLÉGUÉ, CHARGÉ DE L’ÉCONOMIE MARITIME
à l’occasion de la
JOURNÉE MONDIALE DE L’OCÉAN
Lomé, le 8 juin 2026
« Réimaginer l’océan »
Mesdames, Messieurs les acteurs du monde maritime,
Distingués partenaires de l’économie bleue,
Chères communautés de pêcheurs, chères populations côtières,
Chers compatriotes,
J’ai l’honneur de m’adresser à vous, en ce 8 juin 2026, à l’occasion de la Journée mondiale de l’océan. Mais aujourd’hui, plus encore que d’un devoir protocolaire, c’est d’une conviction intime et d’une urgence qui me brûle la poitrine que je voudrais vous entretenir.
L’océan n’est pas une étendue d’eau. Il est notre plus ancien voisin, notre plus grand pourvoyeur, et — il faut oser le dire — notre plus silencieuse victime. Il a porté nos pères dans leurs pirogues, nourri nos enfants, façonné les chants de nos veillées et l’architecture même de nos villes côtières. Il est notre mémoire, notre garde-manger, notre route et notre horizon. Et pourtant, jour après jour, vague après vague, nous lui rendons en pollutions, en filets fantômes, en plastiques, en eaux usées, en sables arrachés, ce qu’il nous offre en patience et en abondance.
Je l’ai dit à Aného, devant les femmes mareyeuses, devant les jeunes pêcheurs et les anciens du rivage : nous sommes en pleine crise océanique. Nous prenons l’océan pour une décharge. Nous prélevons sans compter ce que nous n’avons pas planté. Nous déversons en quelques heures ce que l’océan met des décennies à digérer. Et lorsque le trait de côte recule, lorsque la mangrove s’efface, lorsque la sardinelle se raréfie, lorsque les enfants d’Agbodrafo ou de Kodjoviakopé voient leurs maisons englouties par les flots, c’est la dignité même de notre Nation maritime qui est blessée.
C’est précisément pourquoi le thème retenu cette année par les Nations Unies — « Réimaginer l’océan » — résonne comme une convocation à la lucidité et à la responsabilité. Réimaginer l’océan, ce n’est pas le contempler, c’est le sauver. Ce n’est pas en parler, c’est l’habiter autrement. C’est cesser de le considérer comme un héritage inépuisable et commencer à le traiter comme ce qu’il est : un bien commun de l’humanité, fragile et fini, dont nous sommes les dépositaires devant les générations à venir.
Pour notre pays, cette responsabilité n’est ni théorique ni lointaine. Près de 70 % de nos activités économiques sont adossées à la façade maritime ; plus de 75 % de nos recettes fiscales en proviennent. Notre Port autonome de Lomé, parmi les plus performants du Golfe de Guinée, est tout à la fois le poumon de notre économie et le trait d’union de l’Afrique de l’Ouest avec le monde. Sauver l’océan, ce n’est donc pas un slogan : c’est, très concrètement, défendre nos emplois, notre souveraineté alimentaire, nos recettes publiques, l’avenir de notre jeunesse et la stabilité de notre Nation.
Cette ambition, le Togo la porte de longue date, et il la porte haut. Sous l’impulsion personnelle, constante et clairvoyante de Son Excellence Monsieur Faure Essozimna GNASSINGBÉ, Président du Conseil, notre pays s’est doté d’un cadre institutionnel inédit, avec la création d’un département ministériel spécifiquement dédié à l’économie maritime — choix politique courageux dont peu d’États africains peuvent encore se prévaloir. C’est sous Sa haute conduite que le Togo a accueilli, en octobre 2016, le Sommet historique de Lomé sur la sûreté et la sécurité maritimes, qui a donné naissance à la Charte africaine sur la sûreté, la sécurité maritimes et le développement en Afrique — texte fondateur que notre continent doit à la vision togolaise.
Sous Son leadership encore, notre pays a ratifié, ou est en passe de ratifier, l’ensemble des grands instruments internationaux qui structurent la gouvernance des océans : la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, les conventions de l’Organisation maritime internationale sur la pollution, la sécurité de la vie en mer et la formation des gens de mer, la Convention du travail maritime, sans oublier la signature, par notre pays, de l’Accord BBNJ sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine au-delà des juridictions nationales — instrument historique dont la ratification est aujourd’hui soumise à la représentation nationale. À chaque étape, le Président du Conseil a placé le Togo en première ligne de la diplomatie océanique mondiale. Qu’il en soit, en cette journée du 8 juin, très respectueusement remercié au nom de toute la communauté maritime nationale.
Mais l’État, seul, ne sauvera pas l’océan. Aucun gouvernement, aucun ministère, aucun décret ne tient devant la marée si les acteurs eux-mêmes ne se lèvent pas. C’est pourquoi je veux, depuis cette tribune, en appeler à vous toutes et à vous tous, qui faites vivre, chacun à sa place, notre grand récit maritime.
À vous, gens de mer, marins-pêcheurs, armateurs et capitaines, qui partez avant l’aube et rentrez après les étoiles : votre savoir-faire est notre première richesse. À vous, autorités portuaires et administrations maritimes, dont la rigueur quotidienne fait tenir tout l’édifice. À vous, chercheurs, océanographes, ingénieurs et étudiants, qui éclairez nos décisions de la lumière de la science. À vous, femmes mareyeuses et transformatrices, gardiennes silencieuses de la chaîne alimentaire de nos foyers. À vous, jeunesse des villages côtiers, qui rêvez d’une mer où il fera bon vivre et travailler. À vous, partenaires techniques et financiers, dont l’appui amplifie nos efforts. À vous tous, je dis, simplement : merci. Et je dis surtout : continuons ; faisons davantage ; faisons mieux ; faisons ensemble.
Réimaginer l’océan, pour le Togo, c’est étendre nos aires marines protégées et leur donner les moyens d’une protection réelle. C’est traquer, sans complaisance, la pêche illicite, non déclarée et non réglementée. C’est lutter pied à pied contre l’érosion côtière, dans la continuité du projet WACA, et contre la pollution plastique qui défigure nos plages. C’est former massivement notre jeunesse aux métiers bleus du XXIᵉ siècle. C’est faire entendre, dans chaque enceinte internationale, la voix d’un Togo maritime, fier, exigeant et solidaire de tous les peuples qui partagent ce même bleu.
Que cette Journée mondiale de l’océan ne soit pas une commémoration de plus. Qu’elle soit, pour chacune et chacun d’entre nous, le serment renouvelé de tenir parole devant la mer. Car la mer, elle, n’oublie rien. Elle se souvient des promesses tenues comme des promesses trahies. Et lorsque, demain, nos enfants viendront sur le rivage demander des comptes à notre génération, je voudrais que nous puissions leur répondre, le regard clair et la conscience apaisée : « Nous avons fait notre part ; nous avons réimaginé l’océan ; nous vous le rendons vivant. »
Vive l’océan. Vive l’économie bleue togolaise. Vive le Togo.
Kokou Edem TENGUE
Ministre délégué,
chargé de l’Économie maritime
