Traité de la bienheureuse servitude, ou l’art souverain de fouler aux pieds un peuple sans qu’il ose piper mot !
Il est dit depuis les temps anciens que « le poisson pourrit par la tête », et l’on ne saurait mieux décrire l’état pitoyable d’un Togo — car c’est ainsi qu’il convient de nommer ce qui se présente faussement comme une république — où les gouvernants ont depuis longtemps confondu le sceptre de la justice avec le gourdin du geôlier. Quelle singulière alchimie que celle qui transforme des hommes investis de la confiance populaire en satrapes voraces, dévorant jusqu’aux os la chair de ceux-là mêmes qui les portèrent jadis en triomphe ! Admirons, si l’on peut user de ce mot sans que le cœur se soulève, la parfaite constance de ces princes nouveaux dans leur art consommé de l’oppression.
Car enfin, quel prodige de l’entendement que de voir un État se proclamer, avec une effronterie digne des plus grands comédiens, serviteur du peuple, tandis que ce même peuple, harassé, affamé et bâillonné, n’ose lever les yeux de peur qu’on lui en fasse reproche ! « Quand le lion rugit, le silence des agneaux n’est point consentement, mais terreur », ainsi que le savent depuis l’aube des civilisations les sages des villages. Et pourtant, nos gouvernants d’occasion prennent cette terreur muette pour l’approbation enthousiaste de leurs politiques, et ils s’en félicitent entre eux, dans leurs palais bâtis avec la sueur du peuple, autour de tables où s’accumulent des victuailles que le commun des mortels ne connaîtra jamais que par ouï-dire.
Du gouvernement par la matraque, et sans carottes
Ne cherchez point dans les bibliothèques de ces princes quelque traité de philosophie politique ou quelque méditation sur le bien commun : vous n’y trouveriez, si tant est que bibliothèque il y eût, que des registres de comptes fort bien tenus, où figurent en colonnes méticuleuses les montants des richesses nationales soigneusement détournées vers des contrées lointaines. « La main qui prend ne bâtit jamais », disait l’aïeul. Or voici presque soixante ans que ces mains prennent, et il suffit de parcourir les routes défoncées, de visiter les hôpitaux sans médicaments, les écoles sans bancs et les maîtres sans salaires, pour constater que l’adage ne s’est point démenti.
L’art de gouverner de cette noblesse autoproclamée repose sur des principes d’une simplicité presque enfantine, mais d’une efficacité redoutable. Le premier principe est celui-ci : diviser pour mieux régner, vieille recette que l’on sert à nouveau en y ajoutant des épices locales — la tribu contre le rang, la minorité contre le bourg, le croyant contre son frère — afin que le peuple, occupé à se quereller avec lui-même, n’ait point le loisir de regarder en direction de ceux qui le dépouillent. Le second principe est de faire du mensonge une vertu cardinale de l’État : on annonce des élections comme on annonce une fête, et l’on compte les suffrages comme un caissier malhonnête compte la monnaie de son maître — avec la plume d’un côté et la conscience fermement rangée dans un tiroir dont on a égaré la clef.
« Un peuple qui ne connaît point son histoire est condamné à la revivre dans les larmes » : et comme ces gouvernants ont grand soin que l’histoire officielle soit réécrite à leur gloire, le peuple, privé de sa mémoire véritable, recommence indéfiniment le même cycle de soumission et de douleur, se demandant par quelque malédiction divine il se trouve toujours, au sortir d’une épreuve, devant une épreuve plus grande encore.
Mais c’est ici que notre satire doit prendre un tour plus grave, et que le rire amer doit céder la place à une exhortation solennelle. Car dans cette tragédie que nous décrivons, il est un acteur dont le rôle pourrait être fort différent de celui qu’on lui a assigné : les Forces Armées de la République.
« Le soldat qui pointe son arme sur son propre peuple a déjà perdu la guerre la plus importante » — celle de l’honneur. La vocation première de tout homme en armes, dans toute nation qui se respecte, est de constituer le rempart entre le citoyen paisible et les périls qui le menacent. L’uniforme qu’il revêt chaque matin n’est point la livrée d’un seigneur particulier, ni l’habit de cour d’une famille régnante : il est le symbole d’un serment prêté à la nation tout entière, à cette abstraction sacrée que l’on nomme la République, et qui n’a de substance que dans la sécurité et la liberté de chaque individu qui la compose.
Or que voyons-nous, lorsque la nuit tombe sur les places publiques et que des voix citoyennes s’élèvent pour réclamer leur dû légitime ? Nous voyons parfois ces gardiens de la paix se transformer en instruments de la répression, retourner leurs boucliers contre ceux-là mêmes dont ils devraient couvrir la marche vers la dignité. « Le chien qui mord son maître a perdu le sens de sa nature » — et le militaire qui opprime son propre peuple a perdu le sens de sa vocation, si noble et si nécessaire.
Qu’il soit donc dit ici, avec toute la solennité que commande la circonstance, aux fils et filles de ce pays qui ont choisi de servir sous les drapeaux : vous n’êtes point les soldats d’un homme, fût-il revêtu de tous les titres et de tous les galons. Vous êtes les soldats de la République Togolaise et de ses huit millions d’âmes. « La vraie force ne s’exerce jamais contre le faible, mais toujours en sa faveur » : tel est le principe qui doit guider votre main et votre conscience dans les moments où l’on cherche à vous instrumentaliser contre votre propre chair.
L’histoire du continent africain et du Togo a montré, en maintes occasions glorieuses, que des armées patriotes ont su refuser d’être complices de l’injustice, et que ce refus courageux les a élevées au rang des acteurs providentiels de la liberté de leur peuple. Leur mémoire est célébrée ; leurs noms sont gravés dans la gratitude des générations. À l’inverse, ceux qui ont choisi la complicité du crime contre leur peuple ont vu leur gloire se ternir aussitôt et leur honte durer aussi longtemps que la mémoire humaine.
Sans activités ludiques et sans pains – ma vraie faconde !
Les tyrannies, pour solides qu’elles paraissent, ne sont jamais éternelles : elles portent en elles-mêmes le germe de leur propre dissolution, car elles reposent sur la peur — fondement moins stable que la roche. Le jour vient, toujours, où le peuple redresse l’échine. Que les gouvernants qui se reconnaîtront dans ce portrait méditent enfin cette vérité que les anciens ont transmise de génération en génération, et que nul despote n’a jamais réussi à effacer de la conscience humaine : « On peut tromper tout le monde quelque temps, et quelques-uns tout le temps — mais on ne trompe jamais tout le monde tout le temps. »
Ainsi donc, sous le règne bienveillant et éclairé du très magnanime Faure Gnassingbé — héritier providentiel d’un trône que son père avait si délicatement taillé dans les os de la liberté — le peuple togolais jouit de cette félicité singulière qui consiste à applaudir ses propres chaînes avec un enthousiasme d’autant plus vif qu’il sait fort bien ce qu’il advient de ceux qui refusent de battre des mains. Le ciel, en sa grande sagesse, a voulu que la démocratie prît en ce pays une forme si particulière et si originale qu’elle demeurât indiscernable à l’œil ordinaire, ne se manifestant guère que dans la régularité admirable des scrutins dont l’issue, par quelque miracle constant de la Providence, sourit toujours au même homme. L’on ne saurait trop louer cette invention merveilleuse d’une République où le peuple, souverain en titre, délègue si généreusement et si durablement sa volonté à une seule famille, comme si la vertu de gouverner fût, à l’instar des terres et des troupeaux, un bien que l’on transmet par héritage. Que les nations s’instruisent donc à cette école, et qu’elles apprennent que la liberté, lorsqu’elle est trop grande, fatigue les hommes, et qu’il est des peuples assez charitables pour en décharger un seul afin que les autres se reposent.
Par: Ben Djagba Salt Lake City 23 février 2026


