Alors que les tensions au Moyen-Orient continuent de s’intensifier, un politologue togolais appelle la communauté internationale, et l’Afrique en particulier à tirer les leçons d’un conflit qu’il juge structurellement prévisible et révélateur des limites profondes du système multilatéral.
Pour Madi Djabakate, politologue-essayiste et président honoraire du Centre pour la Gouvernance Démocratique et la Prévention des Crises (CGDPC), la surprise n’est qu’apparente. « Les crises majeures ne surgissent jamais de manière spontanée : elles sont presque toujours précédées de signaux d’alerte ignorés ou sous-estimés », a-t-il déclaré dans un entretien accordé à l’Agence Savoir News.
Selon lui, ce qui a réellement pris de court la communauté internationale « ce n’est pas tant la possibilité du conflit que sa brutalité, sa rapidité d’escalade et son intensité ». Un déficit d’anticipation qu’il juge préoccupant, plaidant pour « investir davantage dans la prévention, les systèmes d’alerte précoce et une diplomatie proactive ».
Le nucléaire iranien, un prétexte stratégique ?
L’expert togolais se montre particulièrement lucide sur les ressorts profonds du conflit avec l’Iran. Pour lui, « réduire le conflit en cours à une simple question nucléaire ou à un différend sécuritaire ponctuel serait analytiquement insuffisant ».
La question nucléaire, analyse-t-il, « fonctionnerait comme un levier discursif permettant de construire une légitimité internationale autour d’une politique de pression » à l’instar, dit-il, des argumentaires mobilisés lors des interventions en Irak et en Afghanistan. Les enjeux réels seraient ailleurs : contrôle des ressources énergétiques, gestion des flux stratégiques dans le Golfe, maintien d’un ordre régional favorable aux intérêts occidentaux.
Un double standard qui affaiblit l’ONU et inquiète l’Afrique
C’est sur ce point que l’analyse de Djabakate résonne particulièrement pour le continent africain, habitué à subir les conséquences des blocages onusiens sans en détenir les leviers.
Le politologue dénonce « une tendance des États-Unis à adopter une lecture sélective et stratégique du droit international », une posture qui selon lui « affaiblit la portée universelle des normes internationales et alimente le sentiment d’un double standard dans leur application ».
Pour l’Afrique, ce double standard n’est pas une nouveauté. Des crises au Sahel à la situation en République démocratique du Congo, le continent a maintes fois vu le Conseil de sécurité paralysé par des logiques d’intérêts qui dépassent largement les réalités locales.
Réforme du Conseil de sécurité : l’heure de la récusation
Djabakate va plus loin en formulant une proposition concrète de réforme institutionnelle, directement en phase avec les revendications africaines de longue date : « Toute partie directement impliquée dans un conflit soumis au Conseil devrait être tenue de s’abstenir de voter sur les résolutions qui y sont liées ».
Une règle de récusation automatique qui, selon lui, « renforcerait la neutralité de l’organe, restaurerait la confiance dans ses décisions et limiterait les blocages politiques qui paralysent trop souvent la réponse internationale face aux crises majeures ».
« Pas de stabilité sans crédibilité ni justice »
Interrogé sur les perspectives de sortie de crise, le politologue se montre mesuré. Une désescalade durable, affirme-t-il, « exige un retour à un processus politique inclusif, capable de traiter les causes profondes du conflit », ajoutant que « les solutions purement sécuritaires ne produisent que des stabilités temporaires ».
Pour l’Afrique, qui a payé un lourd tribut à des décennies de paix armées et de stabilisations factices, l’avertissement sonne comme un écho familier.
« La stabilité durable ne peut être construite sans crédibilité ni justice », conclut Madi Djabakate.

