Par Dr Gnagnon
Note préliminaire
Un mot a attiré l’attention de plusieurs lecteurs avisés ces derniers jours dans l’actualité politique nationale et académique togolaise : le césarisme ! C’est un concept que j’ai découvert pour ma part en 2007 lorsque je préparais mon mémoire de maitrise sur le sujet « Ecriture et politique dans En attendant le vote des bêtes sauvages d’Ahmadou Kourouma ». Ma curiosité a été assouvie lorsque Feu le Professeur Yao Edoh Améla m’a fait lire sa thèse de Troisième Cycle soutenue en 1973 à l’Université de Lyon II sur le sujet : « Recherche sur les fondements politiques et moraux du césarisme ».
En effet, le césarisme est une forme de pouvoir politique marquée par la concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul individu, généralement présenté comme un chef providentiel. Il combine une autorité fortement personnalisée et un appui populaire souvent construit par la démagogie, la propagande ou le plébiscite, donnant l’apparence d’une légitimité démocratique. Ce régime repose sur le culte du chef, l’exaltation de sa personne et la conviction idéologique que certains hommes sont destinés à commander tandis que d’autres doivent obéir. Il se caractérise également par une centralisation extrême des décisions et une volonté de suprématie dans tous les domaines de l’État, qu’ils soient politiques, militaires ou symboliques. Ainsi, le césarisme apparaît comme un régime hybride, à la fois autoritaire dans son fonctionnement et populiste dans sa justification.
Depuis lors, j’ai nourri une fascination pour Jules César et pour le césarisme comme objet de réflexion sur la souveraineté, l’autocratie et la démocratie.
Introduction
Et si le parlementarisme togolais n’était, au fond, qu’une construction formelle masquant une réalité bien différente ? C’est la question que je me suis posée, une fois de plus, à la lecture de l’article de Christian Eninam Trimua consacré au sujet intitulé « Le césarisme dans le régime parlementaire togolais ». Car derrière la rigueur apparente de l’analyse juridique, j’ai été frappé par la portée critique, presque silencieuse, qui traverse l’ensemble du raisonnement.
Rappelons que Christian Eninam Trimua est Maître-Assistant en droit public à l’Université de Lomé. Spécialiste reconnu du constitutionnalisme africain, il est notamment l’auteur de travaux sur « l’idée républicaine de la Constitution en Afrique » (Afrilex, 2014) et sur « le fantasme monarchique en Afrique » (Mélanges Koffi Ahadzi-Nonou, 2021). La présente contribution, d’une trentaine de pages très denses, s’inscrit dans le débat doctrinal ouvert par la Constitution togolaise du 6 mai 2024. Elle ambitionne de proposer une qualification autonome et originale de ce texte constitutionnel, en rupture avec les lectures concurrentes déjà formulées.
A plusieurs titres, l’article de Christian Eninam Trimua se présente sous les dehors d’une contribution de droit constitutionnel comparé, neutre, technique, savante. Pourtant, une lecture attentive à ses choix stylistiques, à sa construction rhétorique et à ses présupposés herméneutiques révèle une critique implicite et élégante mais systématique du régime institué par la Constitution du 6 mai 2024. L’auteur n’attaque pas frontalement : il démontre, qualifie, compare, et c’est précisément dans l’art de la qualification que réside l’acte critique.
En effet, en décrivant minutieusement les mécanismes institutionnels issus de la Constitution du 6 mai 2024, l’auteur ne se contente pas, à mon sens, d’en rendre compte. Il en révèle les déséquilibres, les tensions et surtout les effets concrets : concentration du pouvoir exécutif, affaiblissement du Parlement, transformation des mécanismes de responsabilité. Autant d’éléments qui m’ont conduit à voir dans cet article bien plus qu’une simple étude doctrinale.
J’y lis, pour ma part, une critique implicite du parlementarisme togolais, ou du moins de la manière dont celui-ci est aujourd’hui configuré. Car si les formes du régime parlementaire sont maintenues, leur substance semble profondément reconfigurée au profit d’un pouvoir exécutif centralisé.
Dans cette perspective, je propose ici une analyse stylistico-herméneutique de cet article, attentive non seulement aux concepts mobilisés, mais aussi aux choix d’écriture, aux inflexions du discours et aux significations sous-jacentes qui s’en dégagent. Il s’agira ainsi de lire le texte au-delà de sa surface juridique, pour en saisir les logiques profondes et la portée critique.
Avant d’entrer dans l’analyse proprement dite, il convient de poser le cadre herméneutique qui gouvernera la lecture. L’article de Christian Eninam Trimua se présente comme une contribution au droit constitutionnel comparé, de natrure académique dont les conventions imposent une neutralité de ton, une objectivité de façade, une distance calculée entre l’auteur et son objet. Pourtant, dès les premières lignes, quelque chose résiste à cette neutralité affichée. Une dialectique traverse le texte entre ce qu’il « dit », ce qu’il « veut dire » et ce qu’il « fait dire », entre sa rhétorique déclarative et ses effets performatifs, entre l’apparente description et le jugement de valeur qui s’y dissimule.
C’est cette dynamique que l’analyse stylistico-herméneutique, que j’entreprends ici et que je considère comme un compte-rendu de lecture, entend mettre au jour. Il s’agit de lire l’article non pas à travers son appareil scientifique mais contre lui, de prendre au sérieux les choix lexicaux, les structures syntaxiques, les dispositifs intertextuels, les figures rhétoriques comme autant d’indices d’une subjectivité critique qui se dérobe sans jamais totalement disparaître. En d’autres termes, il faut lire Trimua comme on lit un texte littéraire : en supposant que rien n’est innocent, que chaque mot a été pesé, que chaque comparaison a été choisie, que chaque métaphore produit un sens excédentaire par rapport à sa fonction purement descriptive.
Je voudrais rappeler que cette approche s’appuie sur trois traditions analytiques convergentes. La rhétorique classique (héritée d’Aristote et de Cicéron) qui distingue entre logos (argument), ethos (posture de l’auteur) et pathos (effet sur le lecteur). La stylistique contemporaine (Riffaterre, Genette, Amossy) postule que le style n’est pas un ornement mais une production de sens. L’herméneutique des sciences sociales (Ricœur, Bourdieu) s’emploie à interroger les présupposés et les angles morts des discours savants. C’est à l’intersection de ces trois traditions que la présente analyse entend se situer.
I. Le titre comme acte herméneutique fondateur : nommer c’est juger
A. La qualification comme geste politique déguisé en geste scientifique
Le titre de l’article, « Le césarisme dans le régime parlementaire togolais », est le premier et le plus décisif des actes critiques que Trimua accomplit. Dans les sciences du droit, qualifier un régime n’est jamais une opération neutre : c’est un acte de classement qui engage une hiérarchie de valeurs, un ensemble de présupposés normatifs sur ce que doit être une constitution démocratique. Qualifier la Ve République togolaise de ‘’césarisme dans le régime parlementaire’’ n’est donc pas seulement décrire une réalité institutionnelle, c’est la soumettre à un tribunal implicite dont les critères sont ceux du constitutionnalisme libéral occidental.
Mais allons plus loin. Le mot ‘’césarisme’’ est porteur d’une charge historique et idéologique considérable. Il renvoie d’abord à Jules César lui-même — que Trimua mentionne explicitement (p. 2) en rappelant qu’il « concentra pouvoirs civils et militaires, développant un culte de la personnalité ». Le registre est d’emblée celui de l’excès, de la démesure, de la transgression des normes républicaines. César n’est pas seulement un homme de pouvoir : c’est l’homme qui a détruit la République romaine. Le nommer dans un article de droit constitutionnel togolais, c’est convoquer un précédent historique qui n’est pas flatteur pour le régime analysé.
En effet, le césarisme renvoie ensuite, dans la tradition politique française, aux deux Bonaparte, et particulièrement à Napoléon III, dont le ‘’coup d’État’’ du 2 décembre 1851 constitue le paradigme du régime qui use des formes démocratiques pour concentrer le pouvoir. Ainsi, le ‘’césarisme bonapartiste’’ est précisément le régime qui « se donne des apparences » de légitimité populaire (plébiscite, suffrage universel) tout en neutralisant les contre-pouvoirs réels. La référence implicite à cette tradition, dans un article sur une constitution adoptée ‘’sans assemblée constituante ni référendum’’ (p. 2, note 2), est d’une précision redoutable.
Enfin, le césarisme renvoie à la théorisation de Max Weber sur la démocratie plébiscitaire, une forme de domination légale-rationnelle dans laquelle le leader charismatique use des procédures démocratiques pour se constituer une légitimité personnelle qui finit par transcender les institutions. Trimua cite explicitement Weber (p. 2, 3, 7, 29), mais s’abstient en tout et pour tout de le contredire. C’est pour dire : le Président du Conseil togolais « est » un leader de ce type, et la Constitution de 2024 a « constitutionnalisé » ce type de leadership.
B. Le sous-titre : la litote académique comme euphémisme critique
Le sous-titre, « Analyse comparée d’un parlementarisme de direction », fonctionne comme une litote savante. La litote est la figure qui consiste à atténuer l’expression de sa pensée pour en renforcer l’effet. « Parlementarisme de direction » semble moins radical que « césarisme » ; mais c’est précisément parce qu’il paraît moins radical qu’il est rhétoriquement efficace : il traduit en langage académique accepté ce que le titre principal dit en termes brutaux.
« Parlementarisme de direction » contient en effet une contradiction interne. Le parlementarisme suppose que l’autorité « émerge » du Parlement ; la « direction » suppose que quelqu’un « dirige » le Parlement. L’oxymore est discret mais réel : on a un Parlement qui est dirigé plutôt qu’un Parlement qui dirige. Le sous-titre est donc lui-même une critique déguisée en catégorie analytique.
C. L’absence de guillemets autour de parlementarisme : un choix stylistique révélateur
Un détail stylistique mérite attention : Trimua met parfois des guillemets autour de termes dont il conteste la pertinence : « césarisme dans le régime parlementaire » (p. 2, entre guillemets quand il présente la notion), « parlementarisme négatif », « duo gagnant », « duel perdant », « Lucky Luke constitutionnel », mais il ne met jamais de guillemets autour du mot ‘’parlementarisme’’ lorsqu’il l’applique au régime togolais. Ce refus de mise à distance graphique n’est pas anodin : il signale que le terme est utilisé dans sa valeur pleine, non ironique ; et que c’est précisément cette pleine valeur qui, confrontée à la réalité institutionnelle, produit le paradoxe dénoncé. Le régime « se dit » parlementaire sans guillemets ; Trimua lui répond en usant du terme dans sa rigueur conceptuelle qui révèle en réalité son lot d’imposture. Ce fait têtu et résistant de la forfaiture est bien dévoilé par l’architecture même du texte.
II. L’architecture du texte : une rhétorique de la révélation progressive
A. La structure en entonnoir : du général au particulier accablant
L’article suit une progression rhétorique qui va du général (les typologies constitutionnelles, les débats doctrinaux, l’histoire constitutionnelle togolaise) vers le particulier (les mécanismes précis de la Constitution de 2024). Cette progression en entonnoir n’est pas seulement pédagogique : elle est stratégiquement critique. En commençant par poser les standards du constitutionnalisme comparé, Trimua installe les critères de jugement avant d’examiner le cas togolais. Le lecteur est ainsi conditionné à mesurer la Constitution de 2024 à l’aune de ces standards.
La technique ici est celle du procès par les principes : on énonce d’abord la règle (le régime parlementaire repose sur la responsabilité effective du gouvernement) ; on montre ensuite que le cas ne respecte pas la règle (la responsabilité togolaise est « inversée », « neutralisée », « théorique ») ; on conclut que le cas est « hors catégorie » ; ce qui, dans le vocabulaire du droit constitutionnel et ce à plusieurs titres, équivaut à un diagnostic de pathologie institutionnelle en face de la pluralité des positions doctrinales.
B. Le traitement des positions doctrinales adverses : une dialectique bienveillante et impitoyable
Le traitement des positions de Kpodar, Kokoroko et Hounaké mérite une analyse détaillée, car il illustre parfaitement la rhétorique critique voilée de Trimua.
L’auteur présente ces positions avec un soin remarquable. En effet, il leur consacre plusieurs pages, restitue fidèlement leurs arguments, reconnaît leur cohérence interne partielle. Ce traitement généreux n’est pas de la magnanimité académique gratuite : c’est une technique rhétorique classique que Quintilien appelait concessio : on concède à l’adversaire ce qu’il a raison de dire, pour mieux montrer ensuite ce qu’il a tort de ne pas voir.
Ainsi, la concessio de Trimua est d’autant plus efficace qu’elle est précédée d’un diagnostic sur la méthode (et non seulement sur les conclusions) de ses collègues : « La méthode est en cause autant que le diagnostic » (p. 5). Trimua suggère ainsi que ses collègues togolais sont prisonniers du formalisme juridique, incapables de voir la réalité du pouvoir derrière les catégories du droit ; ce qui, dans un article de droit constitutionnel qui emprunte explicitement aux sciences politiques (Weber, Schmitt, Duverger), est une critique de fond.
La formule conclusive sur les deux thèses est d’une finesse rhétorique remarquable : « Chacune saisit une portion de la réalité du régime que l’autre éclaire moins. Mais chacune laisse aussi un point dans l’angle mort, et c’est de la convergence de ces deux angles morts que naît la possibilité d’une troisième qualification » (p. 5). La métaphore des « angles morts » est empruntée à l’optique : ce sont les zones que l’œil ne peut pas voir. Dire que les deux thèses ont des « angles morts convergents », c’est suggérer qu’elles partagent un même point aveugle ; et que ce point aveugle est précisément la zone où la vérité critique sur le régime se dissimule. Trimua se positionne ainsi comme celui qui ‘’voit’’ ce que les autres ne peuvent pas voir, et révèle ainsi une posture épistémique qui est aussi, inévitablement, une posture politique qui consacre sa conclusion.
C. La conclusion comme épilogue différé : l’ouverture qui ferme
La conclusion de l’article est construite sur un paradoxe rhétorique : elle ouvre formellement une question (la Constitution demeurera-t-elle normative ou sémantique ?) tout en ayant fermé cette question dans le corps du texte. Cette ouverture finale est une figure de style que l’on pourrait appeler la quaestio suspensa inversée : on feint de ne pas savoir ce qu’on a démontré tout au long de l’article.
La dernière phrase « car c’est dans cet espace, entre la déférence des juges et une direction exécutive non contrainte, que se jouera, autant que le sort d’un régime, la maturité du constitutionnalisme africain contemporain » (p. 32) est construite comme une sententia latine : une formule conclusive à valeur gnomique, qui dépasse le cas togolais pour s’élever à une réflexion sur le constitutionnalisme africain en général. Ce mouvement d’élévation finale est typique du discours critique qui se dissimule sous l’apparence du discours scientifique : en universalisant la question, on dépersonnalise la critique tout en la rendant plus grave. Ce n’est plus seulement la Ve République togolaise qui est en cause ; c’est « la maturité du constitutionnalisme africain contemporain » qui l’est. La responsabilité est ainsi portée à l’échelle du continent.
Il est à ce point utile de dévoiler une telle attitude discursive par l’analyse lexicale de l’article de Trimua.
III. Le lexique : anatomie d’une rhétorique de la désillusion
A. Le champ sémantique du simulacre : une saturation signifiante
L’analyse lexicale de l’article révèle une extraordinaire densité du champ sémantique du simulacre et de la fiction. Ce champ n’est pas simplement présent ; il est saturant : il revient avec une régularité qui signale une intention.
Relevons les occurrences les plus frappantes :
Sur le registre du déguisement et du costume :
- « emprunte au parlementarisme ses formes sans en restituer la substance » (résumé et introduction)
- « oripeaux parlementaires » (p. 6, note 25)
- « ornement des catégories reçues » (p. 5)
- « vêtu d’oripeaux parlementaires » (p. 6, note 25)
- « affichage du parlementarisme » (p. 2)
Sur le registre du masque et de la dissimulation : - « dualisme institutionnel apparent » (p. 9)
- « bicéphalisme institutionnel apparent » (p. 9)
- « paravent d’un monisme effectif » (p. 9)
- « artefact protocolaire » (p. 12)
- « similitude formelle masque des logiques opposées » (p. 19)
Sur le registre de la fiction et du théorique : - « parlementarisme à responsabilité théorique » (p. 18)
- « mécanisme quasi théorique » (p. 19)
- « responsabilité substantiellement impraticable et neutralisée » (p. 5)
- « principe surtout textuel » (p. 18, note 74)
- « fiction d’un commandement partagé » (p. 11)
La récurrence de ce champ sémantique produit un effet de composition littéraire remarquable : le lecteur est progressivement convaincu que la Constitution de 2024 est « un grand théâtre institutionnel, une mise en scène dont les acteurs jouent des rôles qui ne correspondent pas à leur pouvoir réel. Le Parlement « joue » à contrôler un gouvernement qu’il ne peut pas renverser ; le Président de la République « joue » à être chef de l’État sans exercer de pouvoir effectif ; la responsabilité politique « joue » à exister sans jamais pouvoir être mise en œuvre.
Cette métaphore théâtrale, implicite mais omniprésente, fait écho à la tradition critique du theatrum politicum : l’idée que le pouvoir se maintient non par la force mais par la représentation, par la mise en scène de sa propre légitimité. Trimua n’utilise pas ce terme, mais sa saturation lexicale du simulacre dit exactement cela : la Ve République togolaise est une performance constitutionnelle, qui traduit en réalité la tragédie de l’enfermement dans un parlementarisme théâtral.
B. Le champ sémantique de la contrainte et de l’enfermement
Parallèlement au champ du simulacre se développe un champ sémantique de la contrainte physique qui donne au texte une tonalité quasi-carcérale :
Sur le registre du verrouillage :
- « verrous » (à plusieurs reprises)
- « verrouillant l’exécutif » (p. 7)
- « verrouillé le ressort essentiel » (p. 31)
- « clause anti-nomadisme » comme « mandat impératif déguisé » (p. 5)
- « cimente la solidarité » (p. 19)
Sur le registre de la neutralisation : - « neutralisée », « neutralise », « neutralisation » (récurrent)
- « impraticable » (p. 19)
- « inopérant » (p. 11)
- « contenu », « encadré », « confiné », « cantonné » (récurrent)
Sur le registre de la menace et de la peur : - « épée de Damoclès permanente » (p. 28)
- « dissuasive », « dissuade » (récurrent)
- « suicide parlementaire » (p. 23)
- « emprise à double détente » (p. 28)
Ce champ sémantique de la contrainte produit un effet de sens précis : le régime de 2024 n’est pas seulement déséquilibré : il est coercitif dans sa structure même. Les acteurs institutionnels ne sont pas simplement moins puissants que le Président du Conseil : ils sont tenus en laisse, menacés, neutralisés. La Constitution n’organise pas un équilibre des pouvoirs : elle organise une subordination systématique.
Par ailleurs, l’épée de Damoclès mérite une attention particulière. La figure mythologique renvoie à la tyrannie et surtout à Denys de Syracuse, qui fit asseoir Damoclès sous une épée suspendue à un fil pour lui faire sentir l’insécurité permanente du pouvoir absolu. Trimua l’applique ici à la situation du Président de la République face au Président du Conseil : le premier vit sous la menace permanente de la destitution, que le second peut déclencher à sa discrétion. La référence mythologique transforme subtilement le Président du Conseil en tyran, sans jamais employer ce mot. C’est aussi dire que beaucoup de choses sont dites par Trimua à la manière de Léonard de Vinci.
C. Le champ sémantique de la révélation et de la vérité cachée
Un troisième champ sémantique traverse l’article : celui de la révélation, de la mise à nu, du dévoilement. Ce champ est directement lié à la posture épistémique de l’auteur, celle du savant qui « voit » ce que les autres ne « peuvent » pas voir comme l’œil d’Horus :- « débusquer derrière l’innommé le nommé » (p. 5)
- « atteindre l’archétype » derrière « l’ornement des catégories reçues » (p. 5)
- « la mécanique réelle du pouvoir » (p. 5) (opposition entre réel et *formel)
- « passer de la constitution sémantique à la constitution effective » (p. 5)
- « sa nature véritable » (p. 5) (le terme véritable suppose qu’il existe une nature fausse ou trompeuse).
Ce champ sémantique installe Trimua dans une posture herméneutique particulière : celle du décodeur, du révélateur, de celui qui perce les apparences pour accéder à la vérité institutionnelle. Cette posture est en elle-même critique : elle suppose que la Constitution dissimule quelque chose, qu’elle a une double face, qu’il faut un effort analytique pour voir ce qu’elle cache. Un régime véritablement démocratique n’a pas besoin d’être déchiffré : il se donne à lire. Un régime qui doit être « débusqué » est un régime qui a quelque chose à cacher et que des lecteurs avisés ont la capacité de révéler à travers les images et les tours rhétoriques.
IV. Les figures rhétoriques : la critique par l’image et le son
A. L’oxymore constitutionnel : nommer l’impossible
L’oxymore est la figure de style qui unit deux termes contradictoires. Trimua en use abondamment, et chaque oxymore est une critique condensée :
- « Parlementarisme de direction » : on ne peut pas à la fois être parlementaire (gouverné par le Parlement) et de direction (gouverné par un chef qui dirige le Parlement).
- « Responsabilité politique inversée » : la responsabilité ne peut pas être inversée ; par définition, elle va du gouvernement vers le Parlement, non l’inverse. Une responsabilité inversée est une contradiction dans les termes et c’est précisément ce que Trimua veut dire : la Constitution togolaise a produit un concept logiquement impossible.
- « Bicamérisme ultra-rationalisé » : le parlementarisme rationalisé vise à stabiliser la démocratie sans la détruire ; l’ultra-rationalisation suggère qu’on a dépassé le point d’équilibre, qu’on est entré dans un excès qui retourne la rationalisation contre elle-même.
- « Monisme exécutif substantiel voilé d’un dualisme institutionnel » : l’oxymore ici est entre « monisme » et « dualisme » : on est à la fois l’un et l’autre, selon qu’on regarde la forme ou la substance. Mais l’oxymore dit aussi qu’il y a un voile et qui dit voile dit dissimulation par la dénaturation qui prend ici la forme monstrueuse du centaure ou du minotaure.
B. La métaphore filée de la chasse et du démasquage
Le verbe « débusquer » (p. 5) inaugure une métaphore de la chasse qui court à travers tout l’article. « Débusquer », c’est faire sortir le gibier de son terrier ; c’est forcer quelque chose à se montrer malgré lui. La Constitution de 2024 est implicitement le gibier : elle se cache dans les fourrés du vocabulaire parlementaire, et l’analyste doit la forcer à se montrer pour ce qu’elle est réellement.
Cette métaphore de la chasse se prolonge dans d’autres images : le « verrou » (qu’on force), la « dissimulation » (qu’on perce), le « masque » (qu’on arrache). Il y a dans cette rhétorique une dimension quasi-policière ; l’analyste comme détective constitutionnel qui résout le crime de la démocratie confisquée.
C. La métaphore théâtrale : le régime comme représentation
Nous avons déjà signalé la saturation du champ sémantique du simulacre. Il convient d’aller plus loin en analysant la structure proprement théâtrale de l’argumentation de Trimua.
La distinction entre « forme » et « substance », entre « institutionnel » et « matériel », entre « nominal » et « effectif », reproduit exactement la distinction théâtrale entre le personnage (ce que l’acteur joue) et l’acteur (ce qu’il est en réalité). Le Parlement togolais « joue » le rôle d’un Parlement souverain ; le Président de la République « joue » le rôle d’un chef de l’État ; la responsabilité politique « joue » le rôle d’un contre-pouvoir. Mais derrière ces personnages, il y a une réalité différente et c’est cette réalité que Trimua met à nu.
La référence aux « dignified parts » de Bagehot (p. 25) est particulièrement révélatrice à cet égard. Bagehot avait distingué, dans la constitution anglaise du XIXe siècle, les « efficient parts » (les organes qui gouvernent effectivement) et les « dignified parts » (les organes qui semblent gouverner mais ne font que conférer de la dignité et de la légitimité au régime). Appliquer cette catégorie au Président de la République togolais, c’est le réduire à un décor institutionnel en ce qu’il représente un élément de mise en scène dont la fonction est symbolique et non gouvernementale. Il est tout simplement ironisé.
D. L’ironie comme figure critique souterraine
L’ironie est la figure rhétorique la plus difficile à identifier et la plus redoutable politiquement, parce qu’elle permet de dire une chose en en signifiant une autre et de se défendre en cas d’accusation en invoquant le sens littéral. Trimua pratique une ironie constitutionnelle maîtrisée, dont voici les manifestations les plus caractéristiques.
- L’ironie du « duo gagnant » / « duel perdant » : Trimua reprend la formule de Kpodar sans la commenter, mais le contexte dans lequel il l’insère lui confère un sens ironique. Un « duo gagnant » est censé être une association bénéfique pour les deux parties. Mais ici, le « duo » n’est pas une association librement choisie ; c’est une contrainte structurelle. Exécutif et législatif sont forcés de gagner ensemble parce qu’ils seraient détruits ensemble s’ils s’affrontaient. Le « duo gagnant » est en réalité un duo enchaîné, et le gagnant n’est que la façade d’une subordination mutuelle.
- L’ironie de la « responsabilité du fait du gouvernement » : l’analogie avec l’article 1242 du Code civil (responsabilité du fait d’autrui) est d’une ironie mordante. En droit civil, on est responsable des dommages causés par ceux dont on a la garde : les parents pour leurs enfants, les employeurs pour leurs employés. Transposer cette logique au parlement, qui serait responsable des actes du gouvernement dont il a la garde, c’est implicitement inverser le rapport de dépendance : au lieu que le gouvernement dépende du Parlement, c’est le Parlement qui dépend du gouvernement. L’absurde de la comparaison dit l’absurde du régime.
- L’ironie de l’« impeachment préventif » : Trimua observe que l’impeachment américain sanctionne un pouvoir exécutif qui a abusé de son pouvoir, tandis que l’impeachment togolais prévient qu’un pouvoir symbolique ne devienne actif (p. 29). L’ironie est ici dans le renversement de la logique démocratique : dans une démocratie normale, on punit ceux qui ont trop de pouvoir ; dans la Ve République togolaise, on menace ceux qui risqueraient d’en avoir un peu, c’est-à-dire d’exercer simplement les fonctions que leur confère leur titre.
On peut aussi noter que le recours à la bibliographie n’est pas anodin chez Trimua dans cet article. Les choix sont significatifs et signifiants.
V. L’intertextualité comme stratégie critique : une bibliographie accusatrice
A. Le choix des références : un tribunal international convoqué contre le régime
La bibliographie de l’article n’est pas un simple appareil érudit : c’est une galerie de témoins à charge soigneusement sélectionnés. Analysons les principales convocations théoriques.
- Karl Loewenstein et la constitution sémantique
Trimua cite Loewenstein à au moins cinq reprises (p. 2, 5, 7, 30, 32), une insistance qui pourrait aller bien au-delà de la référence académique ordinaire. La notion de « constitution sémantique » est la plus sévère des trois catégories loewensteiniennes : elle désigne non une constitution imparfaite (nominale) mais une constitution instrumentalisée, dont la fonction première est de légitimer le pouvoir plutôt que de le limiter. En appliquant cette notion à la Constitution de 2024 avec une telle insistance, Trimua la range dans la catégorie des textes constitutionnels qui sont des instruments de domination déguisés en instruments de limitation. C’est un jugement d’une sévérité constitutionnelle maximale mais qui s’inscrit dans la logique d’une certaine vérité politique factuelle. - Carl Schmitt et le décisionnisme
La convocation de Schmitt (p. 2, 3) est particulièrement significative. Schmitt est le théoricien le plus controversé du droit constitutionnel, auteur d’une défense de l’état d’exception qui a été utilisée pour justifier les régimes autoritaires. Dire que la Constitution de 2024 illustre le décisionnisme schmittien, que la décision politique y « cesse de naître de la délibération pour relever de la volonté du chef » (p. 3), c’est l’associer à une tradition intellectuelle liée au gouvernement autoritaire. - Tocqueville et le « despotisme doux »
La référence à Tocqueville (p. 3) ajoute une dimension supplémentaire. Tocqueville avait décrit, dans De la démocratie en Amérique, la forme moderne du despotisme comme un pouvoir « doux », qui ne brise pas les volontés mais les amollit, qui n’opprime pas mais engourdit. Ce despotisme doux est précisément celui qui conserve les formes de la démocratie (les élections, les assemblées, les discours) tout en vidant ces formes de leur contenu réel. L’allusion tocquevillienne dit donc : la Ve République togolaise est un « despotisme moderne », qui ne se donne pas comme tel mais qui l’est dans ses effets. - Théodore Holo et la « démocratie émasculée »
La référence au juriste béninois Théodore Holo (p. 3) est particulièrement forte sur le plan rhétorique. La « démocratie émasculée » est une démocratie à qui on a enlevé sa virilité, sa capacité de reproduction, de renouvellement, d’affirmation de soi. La métaphore est biologiquement violente : elle suggère une mutilation constitutionnelle, un acte délibéré de privation d’une faculté essentielle. Appliquer cette notion à la Constitution togolaise de 2024, c’est dire que la démocratie y a été chirurgicalement neutralisée.
B. Les absences significatives : ce que Trimua ne cite pas
Tout aussi révélatrice est l’analyse de ce que Trimua ne cite pas. On cherchera en vain, dans les notes de bas de page, des références aux concepteurs de la Constitution de 2024, aux rapports officiels qui l’ont justifiée, aux discours de ses partisans qui en vantent les mérites démocratiques. L’appareil bibliographique est entièrement construit sur des auteurs critiques, de Loewenstein à Holo en passant par Schmitt et Tocqueville. Les voix favorables au régime sont soit absentes, soit représentées par les analyses doctrinales (Kpodar, Kokoroko, Hounaké) que Trimua finit par réfuter.
C. La référence à l’ethno-constitutionnalisme : une arme à double tranchant
La mention de « l’ethno-constitutionnalisme africain » (p. 7, 31) comme cadre dans lequel s’inscrirait la Constitution de 2024 est particulièrement ambivalente. D’un côté, elle semble valoriser le particularisme africain contre le mimétisme occidental. De l’autre, elle désigne le régime comme relevant d’une tradition constitutionnelle spécifiquement africaine, ce qui peut être lu comme une euphémisation de l’autoritarisme africain.
En effet, Trimua joue sur cette ambivalence avec une habileté remarquable. Il présente l’ethno-constitutionnalisme comme une « troisième voie » (p. 31) ; ni le modèle libéral occidental, ni la caricature autoritaire. Mais la « troisième voie » qu’il décrit est précisément un régime qui « assume sa logique de direction » tout en « affirmant ses gènes parlementaires » ; ce qui, traduit en langage non euphémisé, signifie : un régime autoritaire qui se donne bonne conscience démocratique. La référence à l’ethno-constitutionnalisme est donc moins une valorisation du particularisme africain qu’une mise en évidence de ses dérives possibles.
VI. La syntaxe comme instrument critique : lire entre les lignes de la phrase
A. Les phrases à structure concessive : l’art de donner pour mieux reprendre
Trimua utilise abondamment une structure syntaxique particulière : la phrase concessive, qui accorde quelque chose d’une main pour le retirer de l’autre. Cette structure est l’instrument syntaxique par excellence de la critique voilée.
Exemples :
- « Le Président de la République conserve une place singulière dans l’équilibre constitutionnel de 2024. Comparé aux chefs d’État des constitutions précédentes, il conserve une influence réelle sur la vie politique, sans pour autant être marginalisé » (p. 24).
La concession (influence réelle, pas marginalisé) est immédiatement relativisée par la suite du texte, qui montre que cette influence est « symbolique », « encadrée », « cantonnée ». La concession est donc rhétoriquement fausse : elle prépare la réfutation. - « Le Président de la République n’est donc pas un acteur passif : ses initiatives, même marginales, peuvent infléchir les équilibres du régime » (p. 26).
L’adverbe « même » dans l’expression « même marginales » dit l’essentiel : les initiatives du Président de la République sont « marginales » par définition. La négation (n’est pas passif) est ainsi annulée par la qualification (« marginales »). La syntaxe concessive produit un effet paradoxal : en refusant de dire que le Président est « passif », elle dit qu’il est « presque passif ».
B. Les énumérations accumulatives : la démonstration par saturation
Trimua use fréquemment d’énumérations longues (de compétences, de mécanismes, de comparaisons) qui produisent un effet d’accumulation critique. L’exemple le plus frappant est la liste des « compétences absentes » du Président de la République (p. 9) : « Il ne nomme pas le chef du gouvernement, n’accepte ni ne refuse sa démission, ne dispose ni du pouvoir de dissolution, ni du droit de grâce, ni de la promulgation des lois, ni d’un pouvoir réglementaire autonome ».
Même s’il est question d’un extrait de la Constitution de 2024, cette énumération de négations est un procédé rhétorique redoutable : chaque « ni » ajoute une privation à la précédente, et l’accumulation finit par dessiner en creux un portrait du Président de la République totalement dénué de pouvoir. La syntaxe elle-même dit l’impuissance, par la répétition de la négation, par l’enchaînement des « ni », par la longueur de la liste qui épuise les possibles.
C. L’usage des parenthèses et des notes de bas de page : la critique dans les marges
Certaines des observations les plus acérées de Trimua sont reléguées dans les notes de bas de page ou entre parenthèses ; ce qui leur confère paradoxalement une force critique supplémentaire. Ce qu’on glisse entre parenthèses ou en bas de page, c’est ce qu’on ne veut pas dire au premier plan, ce qui est trop direct, trop compromettant, trop risqué politiquement.
La note 74 (p. 18) est particulièrement révélatrice. Elle raconte comment le président Gnassingbé Eyadema a fait adopter par sa majorité parlementaire une motion de censure « contre son propre Premier ministre » pour pouvoir le révoquer sans l’assumer ouvertement. Cette note décrit un usage cyniquement manipulatoire de la responsabilité politique, et elle est en bas de page, comme si sa nature explosive imposait qu’on la mette à distance. Mais le lecteur attentif comprend que cette note est peut-être la plus importante de tout l’article : elle dit que la responsabilité politique, au Togo, a déjà été un instrument de manipulation avant même la Constitution de 2024.
Dans tous les cas, il est clair que l’article de Trimua s’inscrit dans une logique d’un certain prophétisme constitutionnaliste qui s’emploie à avertir et à prédire.
VII. La dimension prophétique : le texte comme avertissement
A. La Constitution de 2024 comme matrice dynastique : une lecture prospective chargée d’inquiétude
La conclusion de l’article s’ouvre sur une réflexion prospective qui dépasse l’analyse juridique pour entrer dans une forme de diagnostic politique à long terme. La notion de « monarchisation » du régime, « la modernité politique substitue à la filiation biologique une filiation partisane » (p. 31), est formulée avec une précision analytique qui ne dissimule pas une inquiétude réelle.
En effet, la liste des « dynasties patronymiques » africaines « Gnassingbé, Déby Itno, Bongo Ondimba, Obiang Nguema » (p. 31), est particulièrement significative. Ces noms renvoient à des régimes africains qui ont pratiqué la succession héréditaire du pouvoir, père au fils, clan au clan. Les mentionner dans un article sur le Togo, c’est inscrire la Constitution de 2024 dans cette généalogie inquiétante, même si c’est pour dire qu’elle représente une « évolution » de la forme dynastique (partisane plutôt que biologique).
Mais cette « évolution » est-elle un progrès ? Trimua ne le dit pas, mais sa formulation est prudemment sceptique : la « monarchisation républicaine » est « devenue technique et moins héréditaire » (p. 31). Le mot « technique » est ici chargé d’une ambivalence critique : la technique rend les choses plus efficaces, mais elle ne les rend pas nécessairement plus légitimes ou plus démocratiques. Une « monarchisation technique » est peut-être plus difficile à combattre qu’une « monarchisation biologique », précisément parce qu’elle peut se prévaloir de la légalité constitutionnelle.
B. La question finale comme acte de résistance intellectuelle
La dernière phrase de l’article, « car c’est dans cet espace, entre la déférence des juges et une direction exécutive non contrainte, que se jouera, autant que le sort d’un régime, la maturité du constitutionnalisme africain contemporain », peut être lue comme un appel indirect à la résistance judiciaire.
Trimua désigne le juge constitutionnel comme le seul acteur capable de rééquilibrer un régime dont tous les mécanismes de contrôle politique ont été neutralisés. C’est une façon de dire : si la démocratie togolaise doit survivre, ce n’est pas par la voie parlementaire (trop verrouillée), ni par la voie présidentielle (trop encadrée) mais par la voie judiciaire. L’article se termine donc sur une invitation à l’activisme judiciaire ; ce qui, dans un contexte où la Cour constitutionnelle togolaise a rendu l’avis n° 007/25 confirmant les pouvoirs implicites du Président du Conseil (p. 12), sonne comme un vœu pieux ou comme un défi.
Conclusion
L’analyse stylistico-herméneutique de l’article de Trimua révèle un texte d’une remarquable complexité, un texte qui dit ce qu’il ne dit pas, qui critique ce qu’il décrit, qui juge ce qu’il analyse, et surtout qui ouvre une voie de secours parmi les sillons des dérives doctrinales. Cette complexité, loin d’être une faiblesse, est plutôt une stratégie de survie intellectuelle dans un contexte où la critique directe du pouvoir peut avoir des conséquences.
Je rappelle que Christian Eninam Trimua est professeur à l’Université de Lomé, sous un régime dont il analyse précisément les mécanismes de concentration du pouvoir. Il ne peut pas, ou ne veut pas, formuler une critique frontale. Il le fait donc à travers les dispositifs du discours savant : le lexique de la désillusion, les figures rhétoriques de l’ironie et du paradoxe, les choix bibliographiques orientés, les comparaisons défavorables systématiques, la structure argumentative du réquisitoire déguisé en analyse.
Le résultat est un texte qui appartient à une tradition littéraire et intellectuelle ancienne, celle de l’écriture oblique, de la critique dissimulée, du discours à double fond. On pense à Montesquieu décrivant le despotisme oriental pour critiquer le despotisme français. On pense à Tacite décrivant les empereurs romains avec une précision clinique qui est aussi une condamnation morale. On pense à tous ces intellectuels qui ont dû contourner le pouvoir pour mieux le critiquer, en usant du détour de la science, de la comparaison, de l’histoire.
Dans cette tradition, l’article de Trimua occupe une place honorable : celui d’un constitutionnaliste qui n’a pas renoncé à être citoyen et pour qui le césarisme togolisé est d’ores et déjà une épouvante qui lui refuse un lendemain certain.
Lomé, le 11 mai 2026
Dr Wonouvo Kossi Gnagnon
Enseignant- chercheur à l’Université de Lomé
Spécialiste de Littérature africaine
Expert en Gouvernance de l’Etat et Management des Crises
Président National du Mouvement Togolais pour la Restauration (MTR)
