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Togo : Le pouvoir dynastique – L’impératif républicain suivi d’une transition démocratique

Analysant le sultanisme dynastique au Togo, trois axes structurent cette réflexion : l’illégitimité structurelle du régime à la lumière des théories contractualistes et républicaines ; la question d’une transition par voie militaire patriotique comme ultime recours ; et enfin, les conditions d’un retour à un État de droit civil et démocratique.

Jean-Jacques Rousseau rappelle avec force dans Du Contrat social (1762) que la souveraineté appartient au peuple de façon inaliénable. La transmission héréditaire du pouvoir constitue précisément la trahison de ce principe fondateur, car elle retire la souveraineté à la collectivité pour en faire le patrimoine d’une lignée.

« La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée. »

John Locke établit, dans ses Deux traités du gouvernement civil (1689), les bases d’une théorie de la résistance légitime. Le gouvernement n’est que le fiduciaire du peuple, mandaté pour protéger les droits naturels à la vie, à la liberté et à la propriété. Dès lors qu’il trahit cette mission, le peuple retrouve son droit originel à instituer un nouveau gouvernement.

Au Togo, les élections ont été répétées et entachées de fraudes documentées par des observateurs indépendants. Les arrestations arbitraires d’opposants, la répression violente du mouvement « Faure doit partir », la fermeture de l’espace civique et la militarisation de l’État constituent, en termes lockéens, les conditions réunies d’une résistance légitime.

Abordant les questions relatives à la corruption, Aristote distingue dans la Politique les régimes vertueux de leurs formes dégénérées, au premier rang desquelles la tyrannie, gouvernement non du bien commun mais des intérêts particuliers du tyran, marqué par la peur, la suspicion et l’écrasement de la vertu civique. Ce portrait trouve un écho troublant au Togo : un pays doté de ressources minières importantes, mais dont une grande partie de la population vit sous le seuil de pauvreté. Une élite militaro-commerciale liée au clan au pouvoir. Des institutions formellement républicaines, mais substantiellement vidées de leur sens. Le diagnostic aristotélicien est sans appel : la dégénérescence tyrannique n’est pas une métaphore, c’est une réalité politique.

En envisageant les solutions démocratiques, il serait malhonnête de ne pas affirmer d’emblée la primauté des voies électorales conventionnelles. L’alternance par les urnes demeure le mécanisme le plus souhaitable et le moins coûteux en vies humaines. Mais au Togo, les conditions d’une compétition électorale libre et équitable n’existent pas : la CENI est structurellement favorable au pouvoir, les ressources de l’État sont mobilisées pour le sortant, et les résultats contestés ne parviennent jamais à une juridiction réellement indépendante.  

C’est dans ce contexte que la réflexion sur une transition militaire s’impose, non comme idéal, mais comme hypothèse de dernier recours, à distinguer soigneusement du coup d’État opportuniste motivé par l’appétit de pouvoir.

Évoquant les voix qui plaident pour une paix apaisée, Cincinnatus et la théorie du moindre mal semblent d’une portée capitale. L’histoire politique romaine offre la figure de Cincinnatus, dictateur consenti qui accepta le commandement en temps de crise avant de retourner à sa charrue une fois la mission accomplie. Cette figure du soldat-citoyen, qui prend le pouvoir pour mieux le rendre, hante la pensée républicaine comme modèle d’une intervention militaire moralement acceptable.

Des officiers dont l’engagement premier est envers la nation et non envers un clan pourraient assumer une transition ordonnée. Leur légitimité, toutefois, ne serait qu’instrumentale, entièrement conditionnée par la qualité de leur gestion transitoire et par l’engagement solennel de céder le pouvoir à des institutions civiles dans un délai clairement défini.

Une transition militaire légitime est nécessaire. Pour qu’une telle transition puisse être qualifiée de républicaine, quatre conditions sine qua non doivent être remplies : premièrement, la neutralité partisane absolue des militaires au pouvoir, qui s’abstiennent de toute compétition électorale future ; deuxièmement, la mise en place immédiate d’un Conseil national de transition pluraliste ; troisièmement, un calendrier contraignant de dix-huit à vingt-quatre mois maximum ; quatrièmement, une commission vérité et réconciliation pour traiter les crimes du régime déchu, non pour nourrir la vengeance, mais pour panser les plaies de la mémoire collective.

Pour un horizon républicain, la rationalité doit être de gage. Jürgen Habermas a construit, dans Droit et démocratie (1992), une théorie fondée sur la rationalité communicationnelle : les normes politiques légitimes sont celles qui émergent d’un processus délibératif inclusif, où chaque citoyen dispose d’une voix égale. La légitimité n’est pas un état acquis une fois pour toutes, elle est un processus continu, conditionné par la qualité du débat public.

L’édification d’un régime civil authentique au Togo suppose donc, au-delà de la simple organisation d’élections, la création des conditions structurelles d’un espace public démocratique : liberté effective de la presse, indépendance réelle du pouvoir judiciaire, financement transparent des partis politiques et éducation civique des citoyens. Sans ces fondements délibératifs, les élections ne seront qu’un théâtre démocratique dissimulant une réalité oligarchique.

Aussi, faudra-t-il, une refondation constitutionnelle comme acte fondateur. Une nouvelle constitution, élaborée par une assemblée constituante souveraine et ratifiée par référendum populaire, constitue le moment fondateur d’un nouveau contrat social. Ce texte fondamental devra consacrer la limitation du pouvoir exécutif, l’interdiction de toute transmissibilité héréditaire, l’indépendance effective de la Cour constitutionnelle, le contrôle civil des forces armées et la décentralisation réelle du pouvoir au profit des collectivités territoriales.

L’Nkrumahisme dans la solidarité panafricaine est la voie vers une responsabilité collective africaine. La question togolaise ne saurait être traitée comme un problème purement interne. Dans la pensée de Kwame Nkrumah et des pères fondateurs du panafricanisme, le destin des nations africaines est intimement lié. La CEDEAO, l’Union africaine et la communauté internationale portent une responsabilité partagée dans le maintien du régime Gnassingbé, par leur complaisance face aux fraudes électorales et leur priorité donnée à la stabilité plutôt qu’à la démocratie.

Une pression diplomatique coordonnée, assortie de sanctions ciblées contre les responsables de violations des droits humains, constitue un instrument légitime de la solidarité démocratique internationale.

Pour finir,Le régime de Faure Gnassingbé ne souffre pas d’un simple déficit de popularité conjoncturel. Il souffre d’une illégitimité structurelle que la philosophie politique, de Rousseau à Habermas, en passant par Locke et Aristote, permet de diagnostiquer avec une clarté implacable. La continuité dynastique du pouvoir, l’instrumentalisation des institutions républicaines, la répression systématique de l’opposition et la captation des ressources nationales définissent un régime dont la fin s’impose moins comme un souhait partisan que comme une exigence de la raison politique.

Si les voies électorales demeurent a priori obstinément verrouillées, des militaires patriotiques et républicains — la distinction est, en l’occurrence, essentielle — pourraient de facto assumer le rôle ingrat de gardiens temporaires d’une transition vers la démocratie. Cette légitimité ne saurait à priori être que provisoire et instrumentale ; à contrario, toute velléité de s’y accrocher durablement trahirait l’esprit même de la mission confiée. Elle s’éteindrait, ipso facto, au moment précis où le pouvoir serait remis à des institutions civiles issues d’élections libres, transparentes et inclusives.

Ce que réclame le peuple togolais n’est pas l’aventure politique ni le chaos, mais la normalité démocratique : un État au service de ses citoyens, des institutions qui protègent plutôt qu’elles n’oppriment, des dirigeants comptables devant le suffrage universel. Ce n’est pas là une exigence extraordinaire — c’est le minimum que tout peuple est en droit d’attendre, et à fortiori un peuple qui a déjà payé, au prix fort, le coût de l’arbitraire. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que le Togo pourra inscrire son nom dans l’histoire des nations qui ont su, au moment décisif, choisir la liberté.

Par Ben Djagba Salt Lake City 07 juin 2026

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