«À l’époque, en bon visionnaire, le Professeur Léopold Gnininvi, leader de la Convention démocratique des peuples africains (CDPA), avait lancé le slogan de Tchèkpo devenu célèbre: «Démocratie d’abord, multipartisme après». L’idée derrière cette philosophie est d’amener les partis politiques de l’opposition à se constituer en un front pour faire instaurer la démocratie et réaliser l’alternance au pouvoir. Il sera malheureusement combattu par ses compagnons de lutte qui voyaient plutôt la menace d’un parti unique de l’opposition croyant que le processus démocratique était irréversible. Plus de 30 ans après, ce concept est toujours d’actualité.» (Liberté, 8 juin 2024)
La problématique sur le rôle des partis politiques de l´opposition, sur leur influence, leur apport à la lutte contre le régime de dictature, est aussi vieille que le combat pour la démocratie lui-même. Aujourd´hui en 2026, presque quatre décennies après le début des tentatives de démocratisation au Togo, le slogan énoncé par le Professeur Gnininvi à Tchèkpo et que nous avons mentionné plus haut, reste d´actualité. L´éminent leader de la formation politique CDPA (Convention Démocratique des Peuples Africains) d´alors avertissait sur le danger d´un éparpillement des forces de l´opposition. Il prônait l´union de l´opposition qui devrait avoir pour priorité la fin de la dictature d´abord et l´instauration de la démocratie, et ce serait ensuite seulement que chacun pourrait voler de ses propres ailes pour participer au jeu démocratique, une fois la liberté acquise. Presque 40 ans après, non seulement la lutte contre la dictature bat de l´aile, mais l´union de l´opposition togolaise, malmenée par un pouvoir autiste, reste toujours un rêve. Dans une telle situation avec une opposition aux moyens limités comme partout en Afrique, ajouté au fait que le régime togolais n´ait aucunement l´intention de laisser une petite chance pour une quelconque alternance, et s´emploie à coup de terreur politique et d´achat des consciences, à saper tout rapprochement sérieux entre opposants, nous pensons que nous ne devrions pas oublier ces paramètres, au moment de faire le bilan d´une opposition qui a tout donné et tout perdu depuis le début des années ´90. Aujourd´hui, certains Togolais, surtout de la diaspora, estiment qu´il faudrait penser à une mise à l´écart des partis politiques de l´opposition, pour, selon eux, une plus grande efficacité de la suite de la lutte contre le dictateur Faure Gnassingbé.
Par rapport à de telles prises de position assez radicales, l´on peut se demander en quoi, hier et aujourd´hui, les formations politiques de l´opposition ont-elles constitué ou constituent-elles un obstacle à la victoire du peuple togolais sur le régime de dictature. Certes, nous n´oublions pas que certains leaders de l´opposition, pris individuellement, avaient eu à jouer, il n´y a pas longtemps, un rôle qui n´allait pas forcément dans le sens de l´intérêt général. Mais comme nous l´expliquions un peu plus haut, dans l´échec des nombreuses tentatives du peuple et de l´opposition, depuis le début de la lutte, pour faire table-rase du passé et instaurer la démocratie, la nature barbare du régime que nous combattons a joué et joue encore un très grand rôle. Nous ajouterons que dans tous les pays africains qui connaissent aujourd´hui la démocratie et l´alternance, après que leurs dictateurs fussent chassés du pouvoir, ce n´est pas, la plupart du temps, l´opposition civile qui a fait le travail. Suivez notre regard!
Si nous ne prenons garde en nous constituant en opposants de l´opposition, notre vraie cible, le régime Gnassingbé, dont nous voulons le départ, ne pourrait que se frotter les mains. En même temps, pour que les choses soient claires, nous ne sommes pas entrain d´affirmer que les opposants togolais, d´hier et d´aujourd´hui, sont parfaits et n´ont pas commis de fautes. Tout allait à peu près relativement bien au sein de la classe politique de l´opposition togolaise qui désavoua comme un seul homme la scandaleuse et sanglante prise de pouvoir par Faure Gnassingbé, après la mort de son père en 2005. Les nombreux obstacles de la part du pouvoir qui contribuèrent à mettre à mal l´unité de l´opposition togolaise commencèrent avec l´Accord Politique Global (APG), mis sur pied en août 2006. Un accord qui devrait favoriser les réformes constitutionnelles et institutionnelles et permettre le retour à la constitution de 1992 et au vote de la diaspora. Vint ensuite l’époque de la C14 en 2017 avec la feuille de route de le CEDEAO en 2018, torpillée par le jeu trouble de l´UFC, encouragé par les manigances du régime Gnassingbé, avec sa légendaire mauvaise foi; une feuille de route qui, en dehors des actes de sabotage de la part du pouvoir RPT-UNIR, échoua à cause des nombreuses turpitudes de la part de certains leaders au sein de cette même opposition. Le découpage électoral inique de 2023 avec pour conséquence la participation ou non des uns et des autres au sein de l´opposition, aux législatives, avec des résultats très loin des attentes. Une prétendue 5e république imposée par la volonté de Faure Gnassingbé et le rejet par l´opposition; cette supposée nouvelle république décriée, mais pourtant adoubée par certains leaders, pas des moindres, de l´opposition, par des actes qu´ils posent quotidiennement dans le cadre de leurs activités politiques qui vont curieusement dans le sens de la 5e république personnelle de Faure Gnassingbé.
Voilà tant d´évènements et de comportements de la part du pouvoir de dictature et de certains leaders de l’opposition qui ont pour conséquences l’état de léthargie actuelle dans laquelle se trouve l’opposition togolaise. La classe politique de l’oppposition est aujourd´hui constituée de regroupements épars, chacun prêchant pour sa chapelle; les uns fuyant et accusant les autres de tous les maux. Malgré cet état de faits, malgré la déconfiture de l’opposition togolaise, déconfiture pour laquelle le pouvoir d’en face n´est pas totalement innocent, est-il raisonnable de demander la mise à l’écart des partis politiques de l’opposition? Une opposition à laquelle nous appartenons tous en tant que démocrates, malgré sa faiblesse d´aujourd´hui, et qui devrait servir de relais au pays pour les activités que les Togolais mènent, partout où ils se trouvent, pour la libération de leur pays. N´oublions pas: le Professeur Gnininvi, en lançant son slogan au début des années 90, à Tchèkpo, n’avait jamais demandé d´ignorer les formations politiques de l´opposition, mais réclamait l’union pour chasser d´abord le dictateur. Aujourd´hui, 36 ans après, malgré les difficultés, malgré la dictature de plus en plus brutale, le rêve est toujours permis.
Samari Tchadjobo
Allemagne


